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Asie centrale : marge et carrefour

 « Dans le silence des steppes sablonneuses de l’Asie centrale retentit le premier refrain d’une chanson paisible russe. On entend aussi les sons mélancoliques des chants de l’Orient ; on entend le pas des chevaux et des chameaux qui s’approchent. Une caravane escortée par des soldats russes, traverse l’immense désert, continue son long voyage sans crainte, s’abandonnant avec confiance à la garde de la force guerrière russe. La caravane s’avance toujours. Les chants des Russes et ceux des indigènes se confondent dans la même harmonie, leurs refrains se font entendre longtemps dans le désert et finissent par se perdre dans le lointain… »

    (Notice de programme accompagnant Dans les steppes de l’Asie centrale (poème symphonique) d’Alexandre Borodine)


Région aussi vaste que méconnue, l'Asie centrale défie nos imaginations occidentales. Région pétrie de combinaisons que nous, européens, jugeons antagonistes : immense mais sous-peuplée, regorgeant d'hydrocarbures mais économiquement pauvre, enclavée (le point le plus éloignée de toutes mers se situe dans le Turkestan, non loin de la frontière kazakhe) mais pourtant au cœur des enjeux internationaux.

L'Asie centrale n'est toutefois pas une région homogène. Les cinq républiques qui la constituent ont suivi des trajectoires propres depuis leur indépendance et continuent à envisager l'avenir différemment.[1] D'ailleurs, le manque d'unité entre elles est criant : chacune préférant négocier seule avec les grandes puissances, sans chercher à établir des coopérations régionales efficaces. Ces cinq pays adhèrent à la définition schmidtienne de l'ennemi existence d'un état ennemi est une condition nécessaire à l'existence de son propre État. Les ouzbeks détestent les kazakhs qui le leur rendent bien. Détestation grandissante de la Chine. Hiatus entre les opinions sinophobes et l'adhésion au projet des Nouvelles routes de la soie.


C'est pourquoi, nous nous pencherons tout à tour sur chacune d'elle, ainsi que sur les mers d'Aral et Caspienne, dans une série de huit articles. 

1/8 (introduction) Asie centrale : marge et carrefour

2/8 Kazakhstan : géant convoité

3/8 Caspienne : une mer à part 

4/8 Kirghizistan : discrétion et modestie 

5/8 Tadjikistan : fragile et éternel vassal 

6/8 Turkménistan : une fermeture à deux vitesses 

7/8 mer d'Aral : l'exploit

8/8 Ouzbékistan : clef de voûte de l’Asie centrale

C'est donc un mouvement d'escargot que nous opérerons, pour partir d'Astana avant d'arriver à Tachkent en passant par les deux mers fermées (ou ce qu'il en reste) du globe. Toutefois, avant d’embarquer pour le Kazakhstan, il est nécessaire de poser quelques fondations. 

Si l'Asie centrale est une région aussi vaste que floue, nous la limitons ici aux cinq pays en -stan. Il faut avoir à l'esprit que certaines définitions dépassent les frontières politiques et n'hésitent pas à en élargir considérablement les contours. Ainsi, selon certaines définitions, l'Asie centrale s'étendrait du Caucase à la Mongolie, en passant par le nord-ouest de la Chine et le sud de la Russie. Selon d'autres visions, l'Iran, l'Afghanistan ou le Pakistan seraient des pays d'Asie centrale.[2] Toutefois, nous ne rentrerons pas ici dans des débats de savants et nous nous contenterons de l'étude des cinq pays traditionnels de l'Asie centrale : Kazakhstan, Kirghizistan, Tadjikistan, Ouzbékistan et Turkménistan. Le suffixe -stan vient du perse -stān signifiant « la terre », « le territoire », « le lieu ». Ainsi, le Kazakhstan devient « le pays des kazakhs ». À noter que l'on parle encore parfois de Kirghizie (région des kirghizes) pour parler du Kirghizistan. 

Cartes des reliefs de l'Asie centrale : un exemple parmi d'autres de l'hétérogénéité de ces cinq pays.

Quelques chiffres : la région compte près de 74 millions d'habitants (dont 35 millions vivent au Kazakhstan), sur un territoire de 4 millions de km2, soit une densité de population de 17,5 hab/km2.

Pour donner une idée de la démesure de l'Asie centrale, le territoire qu'elle couvre est grand comme celui de l'Union Européenne mais moins densément peuplé que le département de la Creuse. À lui seul, le Kazakhstan occupe près des deux tiers de la superficie de l'Asie centrale. Poids lourd géographique mais pas seulement. Nous y reviendrons. 

Les pays d'Asie centrale sont complètement enclavés. Malgré l'accès aux mers Caspienne et d'Aral ainsi qu'à de très nombreux lacs, ils n'ont aucun accès à une mer ouverte. L'Ouzbékistan est d'ailleurs l'un des deux seuls pays doublement enclavés (entouré de pays eux-mêmes enclavés) du monde, avec le Liechtenstein. 

En outre, l'Asie centrale est bordée de pays bien plus médiatisés. Au nord, la Russie. À l'est, la Chine. Au sud, l'Iran. Trois pays dont la politique est empreinte d'une nostalgie de la gloire impériale passée.[3] Ajoutons à cela le voisinage complexe de l'Afghanistan. À l'ouest, la mer Caspienne offre une ouverture vers l'Azerbaïdjan et le Caucase. 

L'immense majorité des paysages de la région est composée d'immenses steppes désertiques. Le compositeur russe Alexandre Borodine leur dédia en 1880 un air fameux dans son poème symphonique Dans les steppes de l'Asie centrale, entre désert, caravanes, chevaux et soldats russes. Néanmoins, les steppes ne doivent pas occulter les chaînes montagneuses majestueuses du Tien-Shan et du Pamir qui façonnent les modestes Kirghizstan et Tadjikistan. 

Rarement, par le passé, la région a été unifiée sous une bannière souveraine et passe souvent sous le joug d'un empire voisin.[4] Au XXe siècle, les républiques d'Asie centrale, déjà incluses au sein de l'empire russe depuis la fin du XIXe siècle, deviennent des républiques socialistes soviétiques. Elles le restent jusqu'en 1991, année de leur indépendance. Sur le plan politique, les difficultés que la démocratie a à émerger montrent bien l'héritage considérable du mode de fonctionnement soviétique, encore bien présent dans les mentalités. Lors des indépendances, les personnels politiques de ces républiques avaient été formés à Moscou et ils mettent largement en pratique leur apprentissage. Ainsi, l'Ouzbékistan, le Kazakhstan et le Tadjikistan sont devenus des régimes autoritaires. Le Turkménistan serait quant à lui le dixième pays le moins visité du monde en raison de la fermeture totale imposée par un régime à la limite du totalitarisme. Seul le Kirghizistan semble avoir réussi à construire un prototype de démocratie, bien vacillante toutefois. 

La Russie conserve encore aujourd'hui une grande influence, surtout politique, dans la région et domine encore le marché des télécommunications ou de l'industrie lourde. C'est également Moscou qui assure la sécurisation des régimes, en particulier du Kazakhstan.[5] Toutefois, les pays d'Asie centrale semblent prendre leurs distances avec le Kremlin. En mars 2022, lorsque les Nations-Unies se sont réunies pour condamner l'invasion de l'Ukraine par la Russie, aucun des pays d'Asie centrale n'a suivi Vladimir Poutine et trois d'entre eux se sont abstenus (deux étant absents lors du vote). Une prise de position inimaginable à l'époque soviétique. 

Vrai désir d’indépendance ou bien bascule progressive dans le camp chinois ? Nous répondrons progressivement à cette question, ai long des articles à venir. 

L'énergie et les ressources minérales, les pays d'Asie centrale, Kazakhstan en tête, n'en manquent pas. Si les régimes autoritaires parviennent à se maintenir, c'est bien grâce à la vente de leurs ressources. Le sous-sol centre-asiatique est effectivement très riche en pétrole, gaz, uranium, or, etc. En 2022, les réserves pétrolières du Kazakhstan étaient évaluées à 30 milliards de barils : les réserves mondiales prouvées de pétrole s'élèvent à environ 1,7 trillion de barils, selon les données de l'Energy Information Administration.[6] Ainsi, les réserves kazakhes représentent environ 1,8% des réserves mondiales. Uranium, gaz, zinc, cuivre, or, argent, autant de ressources qui attisent l'appétit des grandes puissances, Russie, Chine mais aussi la France. L'eau est également une ressource cruciale, source de tensions dans cette région très sèche, en proie à une désertification galopante avec les assèchements des mers d'Aral et Caspienne. 

Les enjeux sont donc grands. D'un côté, la Russie souhaite conserver la mainmise sur ce qu'elle considère être son pré-carré, de l'autre, la Chine cherche à diversifier (et donc sécuriser) ses approvisionnements énergétiques en étendant son influence pour mieux contourner le menaçant détroit de Malacca (projet des Nouvelles routes de la soie). Étudier l'Asie centrale c'est comprendre une grande partie de la stratégie économique chinoise ainsi que l'ambiguïté de la relation unissant Pékin à Moscou. Cette série d'articles permettra donc d’appréhender la façon dont la Chine tisse sa toile à travers le monde. 

L'Asie centrale apparaît donc ici comme un ring géant d'affrontement entre deux empires. Toutefois, contrairement aux combats de boxe classique, le ring a son mot à dire et les pays d'Asie centrale tentent de faire entendre une voix souveraine sur l'échiquier international. Certains pays comme le Tadjikistan ou le Kirghizistan ont toutefois plus de mal à prendre leurs distances avec Pékin étant donné leur fort niveau d'endettement qu'ils ont contracté auprès des banques chinoises. 

Le port-sec de Khorgos en Chine, point de départ vers l'Asie centrale des marchandises chinoises.

Marge délaissée et inconnue de la plupart des pays occidentaux, pré-carré russe et glacis chinois, l'Asie centrale fait face à des enjeux qui pourraient bien être ceux de pays plus puissants dans un futur proche. 


SOURCES 

[1] : LUONG Pauline Jones, Institutional Change and Political Continuity in Post-Soviet Central Asia, Cambridge University Press, 2002.

[2] : SINOR Denis, Early inner Asia, Cambridge University Press, 2008.

[3] : ANDLAUER Anne, La Turquie d'Erdoğan, Éditions du Rocher, 2022. 

[4] : LE DESSOUS DES CARTES - ARTE, 2022. Asie centrale : à la croisée des mondes - Le Dessous des cartes | ARTE [en ligne]. Vidéo. 18 juin 2022. Disponible à l’adresse : https://www.youtube.com/watch?v=aDu0XQK6kBA

[5] : LEVYSTONE Michael, Russie et Asie centrale, à la croisée des chemins, L’Harmattan, 2021.

[6] : « International Energy Statistics », US Energy Information Administration, 2022.


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