La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, serrant la main à Donald Trump dans le cadre de l’accord douanier du 31 juillet 2025 entre les Etats-Unis et l’Union européenne.
Droits de douane excessifs, menaces de sanctions, négociation d’accords bilatéraux, réévaluation des devises de certains pays excédentaire…, les décisions de Donald Trump pour son second mandat redéfinissent les cartes des équilibres économiques alors qu’il s’en prend aux alliés traditionnels avec une politique protectionniste agressive.
Le recours aux droits de douane, servant historiquement à protéger l’économie nationale de la concurrence étrangère, a cette fois-ci servi de moyen de chantage politique : en témoigne la proposition faite par Donald Trump au Premier ministre norvégien d’exempter son pays des tarifs en échange de l’obtention du Prix Nobel de la paix.
La guerre commerciale que livre le président américain au reste du monde s’inscrit depuis son premier mandat dans un contexte de rivalité avec la Chine en 2018, lorsque les Etats-Unis ont imposé les importations chinoises d’acier et d’aluminium respectivement à hauteur de 10% et de 25%. En avril 2025, le conflit connaît une escalade importante à la suite d'une succession de surenchères douanières, qui conduisent à un minimum de 145% de taxe douanière imposées sur les produits chinois aux États-Unis et de 125% sur les biens américains exportés en Chine. En agissant ainsi, Trump pense pouvoir résorber le déficit commercial des Etats-Unis qui a atteint 918 milliards de dollars en 2024 et relancer l’industrie américaine, c’est-à-dire la production et l’emploi. Par conséquent, aucun pays n’a été épargné par les négociations commerciales, à commencer par l’Union européenne qui elle aussi s’est vu imposer un tarif plancher de 15% dont les effets sur le long terme restent à voir.
Derrière cela, un mantra déjà clamé par
Trump lors de son premier discours d’investiture du 28 juillet 2016 à l’égard
de la Chine : le déficit commercial ne s’explique non pas par des
problèmes de compétitivité interne au pays mais par la concurrence déloyale qui
vient de l’extérieur. Une idée reposant sur une vision erronée des déterminants
fondamentaux du commerce international qu’il s’agira d’analyser avec la théorie
économique (oui parfois ça peut servir).
En outre, les commentateurs regorgent d’imagination pour qualifier la
politique sous l’ère trumpienne : extrême droite ? fascisme ? libertarien ? techno-populiste ? Chacun de ces qualificatifs peut se justifier.
Le problème est qu’ils sont largement incompatibles entre eux. Ainsi, un
libertarien n’est pas un fasciste et l’extrême droite conservatrice est rarement
technophile. En somme, le trumpisme semble être tissé de contradictions
internes : les électeurs de Trump veulent mettre fin à l’immigration incontrôlée
dans une logique identitaire tandis que les entreprises de la tech la
soutiennent car elles constituent une main d’œuvre peu chère. De la même
manière, il est difficile de concevoir que les grands entrepreneurs américains
ne réagissent pas face à l’augmentation des droits de douane. Face à cette
contradiction apparente entre les passions et les intérêts, ou entre le
politique et l’économique, il semblerait que ce que l’on appelle « le trumpisme »
n’ait pas de ligne claire.
Ainsi, derrière cette politique commerciale populiste, une question subsiste :
de quoi le trumpisme est-il le nom ? Défend-il les intérêts
clairement établis d’un groupe d’individus par la mise en œuvre de mesures
cohérentes ou ne consiste-t-il qu’en une forme d’aventurisme économique ? Pour
y répondre, nous définirons d’abord ce qu’est le protectionnisme ainsi que son
utilité dans l’histoire des pays développés. Cela servira également à rappeler
les déterminants des échanges internationaux (I). Ensuite, il s’agira de rendre
compte, à l’aide des outils de l’économie politique, de la rupture qu’opère la
politique commerciale trumpienne avec le régime néolibéral ambiant pour
basculer dans une forme renouvelée de féodalisme (II).
1. Qu’est-ce que le
protectionnisme et à quoi sert-il ?
Le protectionnisme peut être défini comme l’ensemble des mesures
tarifaires (droits de douane) ou non tarifaires (règlementation, taux de change,
quotas…) visant à protéger la production d’un pays contre la concurrence
étrangère. Malgré les relents protectionnistes actuels, les pays se sont
progressivement ouverts aux échanges internationaux, et ce de manière
significative à la fin du XIXème siècle, qui initie la première mondialisation
(Suzanne BERGER, Notre première mondialisation : leçons d’un échec
oublié, 2003). La réduction drastique des coûts de transport et le
développement des moyens de communication ont entraîné une hausse sans
précédent des échanges. Cependant, S. BERGER rappelle que les Etats n’étaient
pas impuissants lors de cette première phase de la mondialisation (1870-1914)
et qu’ils cherchaient à se protéger à travers des nationalisations, le contrôle
des capitaux ou encore les barrières protectionnistes. A ce titre, on peut voir
dans le graphique ci-dessous que les Etats-Unis ont déjà imposé dans le cadre
de la « doctrine Monroe » (1823) les importations à hauteur de 60% au
début du XIXème siècle et que ce taux de protection douanière n’est descendu en
dessous de 20% qu’à partir de 1950. On peut également citer le célèbre tarif Hawley-Smoot
de 1930 mis en place pour pallier les effets de la crise de 1929 sur l’économie :
Ainsi, pour reprendre une formule de
l’historien Paul BAIROCH, le XIXème siècle est un « océan de
protectionnisme avec des îlots libéraux », à commencer par la France et
l’Angleterre qui signent le traité de Cobden-Chevalier en 1860. Comme en
témoignent les périodes de guerre en Europe (guerres napoléoniennes, guerres
mondiales…) ou de crise économique majeur (Grande dépression, krach boursier de
1929…), les barrières douanières ont à la fois pour objectif de protéger les
industries pour relancer la croissance et à la fois un objectif politique de préserver
sa souveraineté face à la concurrence. C’est donc dans un contexte de
révolution industrielle que certains économistes s’intéressent à l’utilité du
protectionnisme pour le développement des nations. L’un des plus connus est
Friedrich LIST (1789 – 1846), un économiste allemand qui a participé à la
création du Zollverein en 1833, une
union douanière et commerciale entre Etats allemands.
Portrait de Friedrich List en 1845
Ses travaux s’inspirent d’Alexander HAMILTON
(père fondateur des Etats-Unis) qui publie en 1791 son Rapport sur les
manufactures dans lequel il préconise l’instauration de barrières
douanières temporaires pour soutenir les industries dans l’enfance. LIST reprendra
cette idée dans Système national d’économie politique (1841) à travers
le concept de « protectionnisme éducateur ». Toutefois, face à la
concurrence anglaise et française, un tel protectionnisme a plus une visée
offensive que défensive car le but in fine et de s’ouvrir au
libre-échange (« Le protectionnisme est notre voie, le libre-échange est
notre but »). Cette théorie se fonde sur le fait que deux pays ne
pourraient commercer équitablement, c’est-à-dire en satisfaisant mutuellement
leurs intérêts, sans avoir le même niveau de développement. En ce sens, son
ouvrage est une critique radicale de la Richesse des nations (1776) d’Adam
SMITH, qui met en valeur les déterminants de la création de richesse (division
du travail) au détriment des différences entre les nations. Le développement des
forces morales va de pair avec celui des forces productives, et étant donné que
l’individu centré sur son intérêt propre n’a pas conscience de l’intérêt
supérieur de la nation, c’est aux hommes de gouvernement d’avoir cette largeur
de vue et de mener des politiques adaptées : la connaissance collective
dépasse donc la seule agrégation des connaissances individuelles.
Ce n’est qu’à partir des années 1950, suite à la signature du GATT (General Agreement on Tariffs and Trade) qui précèdera la création de l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce) que l’économie mondiale entre dans une seconde phase de la mondialisation, avec un développement accru des échanges et l’institutionnalisation de ces derniers : en effet, les pays se mettent d’accord lors de cycles de négociation pour abaisser progressivement leurs droits de douane en faisant en sorte d’éviter les discriminations tarifaires (clause de la nation la plus favorisée). C’est à ce moment que Paul KRUGMAN va révolutionner l’analyse du commerce international. En effet, depuis le XIXème siècle, les échanges entre nations s’expliquaient dans la théorie par le principe d’avantage comparatif de David Ricardo (1817) : un pays n’a intérêt à exporter que s’il dispose de l’avantage relatif le plus élevé (en termes de coût de production) ou du désavantage relatif le plus faible. On ne raisonne alors qu’entre pays à spécialisation différente et les biens échangés sont indifférenciés. KRUGMAN en revanche, va montrer que les marchés internationaux sont des marchés de concurrence monopolistique[1] et que les économies d’échelle[2], c’est-à-dire la taille des pays, déterminent leur compétitivité. Si l’on prend un exemple issu de son célèbre manuel Economie internationale, on remarque que la Chine a certes des coûts de production plus importants que le Vietnam pour les boutons de chemise, mais que sa spécialisation précoce dans ce bien lui a permis de réaliser davantage d’économies d’échelle et donc d’en exporter davantage.
Si l’on prend désormais l’exemple de la production de voitures électriques, la Chine apparaît plus compétitive que les Etats-Unis ou l’Europe car son grand marché national (1,4Md d’habitants) lui permet d’effectuer des économies d’échelle substantielles et ainsi exporter ses voitures à un prix plus attractif. Rien à voir avec quelconque forme de concurrence déloyale donc ! De ce nouvel élément d’explication découle une nouvelle théorie du protectionnisme, d’abord développée par James BRANDER et Barbara SPENCER (1985) puis reprise par Paul KRUGMAN. Selon ces auteurs, c’est l’existence d’imperfections de marché (absence de concurrence pure et parfaite) qui justifie le dumping, c’est-à-dire le soutien de l’Etat vie des subventions ou crédits d’impôt aux industries stratégiques. Krugman dans La mondialisation n’est pas coupable (2000) va illustrer ce concept avec le duopole Boeing/Airbus : on suppose que les deux principaux constructeurs, Airbus et Boeing, envisagent de construire un nouvel appareil. Le tableau reprend la matrice des gains et des pertes des deux firmes selon leur décision (construire ou ne pas construire le nouvel avion). Si une seule des deux entreprises est présente sur le marché, elle réalise des profits conséquents (100). En revanche, si les deux entreprises fabriquent le nouvel avion, elles subissent toutes les deux des pertes (–5 chacune). Compte tenu de l’importance des coûts d’entrée, il n’y a pas de place pour les deux firmes :
Maintenant, si l’UE décide de verser une subvention à Airbus de 20, Airbus a intérêt à produire quoiqu’il arrive alors que Boeing est dissuadé de produire. En témoigne la nouvelle matrice des gains et des pertes :
Cette forme de protectionnisme dite
« stratégique » a été mise en œuvre sous la présidence de Joe Biden
avec la loi IRA (Inflation Reduction Act) en 2022, même si son nom ne dit rien
sur son véritable objectif.
2. Le protectionnisme sous Donald Trump :
un retour à l’ère féodale ?
Pour comprendre la
spécificité de l’ère trumpienne, il faut la mettre en parallèle avec ce que
l’on appelle le système néolibéral. Le néolibéralisme (de néo – nouveau) est
apparu pour la première fois dans les années 1930 lors du colloque Lippman
(1938), réunissant des grands esprits comme Hayek, von Mises, les ordolibéraux
allemands (Eucken, Röpke) ou encore des industriels. L’objectif de ce colloque
était de renouveler le libéralisme en le disciplinant, c’est-à-dire en faisant
de l’Etat le garant d’un ordre juridique favorable au bon fonctionnement du
marché. Ce système triomphera au sein des économies développées à partir des
années 1980 et repose principalement sur quatre piliers : 1/ accroître
autant que possible la taille des marchés par le biais du libre-échange et de
la déréglementation ; 2/préserver la concurrence et interdire les aides d’État
et les politiques industrielles pouvant altérer l’ordre concurrentiel ; 3/
établir un système monétaire sous la supervision d’une banque centrale
indépendante du pouvoir politique et ayant pour mandat principal la stabilité
des prix ; 4/ maintenir l’ordre social par des politiques de redistribution qui
permettent d’accompagner le développement des marchés. Donald Trump est en
opposition avec chacun de ces piliers. Sous son règne, les pays sont soumis à
des taxes douanières délirantes ; les industries nationales sont subventionnées
dans une optique de souveraineté économique ; la banque centrale doit
sortir de sa neutralité politique et suivre les recommandations
gouvernementales (en témoigne la tentative de limogeage de Jérôme Powell) ;
et les aides sociales sont sévèrement sabrées par le DOGE (Department of
Government Efficiency).
Dans le système néolibéral, le marché est protégé des revendications
démocratiques. De ce fait, le capitalisme féodal semble répondre à une demande
de la population jusqu’alors insatisfaite d’avoir un souverain capable de réaffirmer
sa puissance face au marché et à la mondialisation. Pour cela, Trump n’hésite
pas jouer son rôle en vassalisant de nombreux territoires, à commencer par
l’Europe.
Seigneur prêtant allégeance à son roi
Plus largement, on peut dire que la
logique des plateformes numériques, c’est-à-dire la logique du monopole, finit
par déteindre sur l’ensemble de la société américaine. Le néolibéralisme
conçoit le marché comme un espace public neutre où chacun peut librement
contracter tout en étant empêché d’abuser de sa position par la concurrence.
Les plateformes numériques entendent pour leur part contrôler l’information qui
permet aux transactions de se nouer. Leur algorithme met en relation offreurs
et demandeurs ; les prix ne sont plus négociés directement par les parties
concernées mais imposés par la plateforme qui peut bannir ses usagers ne
respectant pas scrupuleusement leurs conditions d’utilisation. La logique à
l’œuvre est profondément différente de celle du marché de concurrence ; plus rien
n’est transparent, le système économique dans son ensemble est hiérarchisé, et
les usagers doivent se conformer à la politique décidée par le propriétaire de
la plateforme, cette dernière étant son domaine privé. Pour reprendre le
terme inventé par Cédric Durand, nous sortons petit à petit du capitalisme pour
entrer dans le techno-féodalisme.
En conclusion, le protectionnisme sous le second mandat de Donald Trump ne semble pas obéir à une rationalité économique car le principe sur lequel il repose nie complètement la réalité des déterminants du commerce international. En revanche, le capitalisme féodal et ses promesses de souveraineté nationale semble trouver un écho parmi les électeurs de Donald Trump. Mais que cela soit en régime féodal ou néolibéral, l’Etat de droit semble voué à disparaître, car comme le montrait Dani Rodrik dans Nations et mondialisation (2008), on ne peut avoir simultanément, mondialisation, Etat-nation fort et démocratie.
Sources :
Barbet
Philippe, « Trump et sa guerre commerciale : entre échecs économiques et
calculs politiques », revue de l’IRIS, 17 juin 2025
Cayla
David, « Le trumpisme : de l’ère néolibérale au capitalisme féodal »,
Sans doute, février 2025.
Clavier
Henri, « Droits de douane : la politique de Donald Trump ne va pas
favoriser la réindustrialisation des Etats-Unis », Public Sénat, 1 août
2025.
Sapir,
J. (2022). Le Protectionnisme. Presses Universitaires de France.
[1]
Type de concurrence où chaque entreprise vend des biens similaires mais avec
une volonté d’acquérir un monopole sur sa variété (Ex : marché des
téléphones portables).
[2] Mécanisme économique selon lequel le
coût moyen diminue lorsque la production augmente. Il s’explique par
l’étalement de plus en plus grand des coûts fixes à mesure que l’on produit
plus.
La Russie est-elle exemptée de tout droit de douane de trump ? la première carte me paraît confuse
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