Philip Glass, compositeur minimaliste malgré lui (il a toujours refusé ce qualificatif), a réussi à faire de la répétition obsessionnelle un art ; celui de l’instant suspendu, où l’écoute devient méditation (ou parfois épreuve, selon l’humeur du critique).
Profondément influencé par le théâtre expérimental, les arts visuels et la musique non-occidentale, il compose plusieurs opéras comme La Belle et la Bête où l’image et le son se toisent avec une précision chronométrée digne d’un « horloger zen ». Si certains le taxent de tourner en rond, lui préfère appeler ça une spirale, ascendante.
| Baltimore en 1937. |
Einstein on the Beach (1976)
Satyagraha (1980)
Glassworks (1982)
Akhnaten (1983)
Koyaanisqatsi (musique de film) (1982)
On peut rire devant l’absurdité d'une œuvre de quatre heures basée sur quelques boucles musicales répétées jusqu'à l'écœurement, mais c'est faire preuve d'un ethnocentrisme scolaire, d'une arrogance culturelle aveugle. Pour comprendre Philip Glass il faut sortir de nos schémas musicaux traditionnels, pour voyager loin et concevoir que la musique peut servir à autre chose que raconter une histoire.
La musique de Glass ne raconte rien. Elle ne va nulle part. Mais dire cela reviendrait à reprocher à une voiture de ne pas savoir découper un camembert. La musique de Philip Glass tient davantage du rituel. Par ses répétitions, se transformant graduellement, Glass ne cherche pas à émouvoir comme toute la musique occidentale, mais à installer un certain état de conscience. Glass utilise des cellules musicales très simples pour hypnotiser (mantra musical) son auditoire et le faire méditer. Je cite ici Emmanuel Carrère, dont les mots tombent bien plus justement pour décrire cet état méditatif :
« On s'en fait une montagne quand on n'a jamais essayé mais c'est extrêmement simple, en fait, et peut s'enseigner en cinq minutes. On s'assied en tailleur, on se tient le plus droit possible, on étire la colonne vertébrale du coccyx jusqu'à l'occiput, on ferme les yeux et on se concentre sur sa respiration. Inspiration, expiration. C'est tout. La difficulté est justement que ce soit tout. La difficulté est de s'en tenir à cela. Quand on débute, on fait du zèle, on essaie de chasser les pensées. On s'aperçoit vite qu'on ne les chasse pas comme ça mais on regarde leur manège tourner et, petit à petit, on est un peu moins emporté par le manège. Le souffle, petit à petit, ralentit. L'idée est de l'observer sans le modifier et c'est, là aussi, extrêmement difficile, voire impossible. »
(Emmanuel Carrère, Limonov, 2011)
L'image du serpent Kaa, dans Le Livre de la Jungle, effleure-t-elle l'imagination de certains ? Caricature enfantine certes, mais, si je devais faire mon sophiste, Mooglie n'a-t-il pas l'air heureux dans les anneaux de Kââ ?
La musique courante donne envie de chanter. Celle de Philippe Glass pousse au silence. Pas de mélodie. Seulement un calme flux et reflux de variations répétitives hypnotiques. Écoutez donc Opening, l'une des études pour piano composée par Philip Glass en 1982. Chaque arpège tombe naturellement, harmonieusement, créant un flot limpide et qui emporte très loin celui qui sait l'écouter.
Le clip Youtube de ce morceau est d'ailleurs complètement décalé. Le caméraman tente de donner du rythme en jonglant avec toutes sortes de plans pour éviter l'ennui, le tout dans un entrepôt en béton abandonné... Mais non. L'ennui est là.
Car c'est bien là le cœur de la musique de Glass : l'auditeur, confronté à l'ennui, doit se raconter lui-même sa propre histoire. La musique est une aide, une sorte d'opium. Les critiques taxent Glass (pas facile à prononcer) d'ennuyant : ils ont raison. Là où ils se trompent, c'est de considérer l'ennui comme négatif. Il y aurait long à écrire dessus. Sans faire de la philosophie de comptoir, je me contenterai de citer Pascal : « Tout le malheur de l'Homme ne vient que d'une seule chose qui est de ne pas savoir demeurer en repos dans une chambre. » Tout est fait pour nous empêcher de nous retrouver face à nous-même. Combien il est difficile de s'arrêter et de se taire pour accepter d'entendre son cœur battre. « Je n'ai pas une minute à moi », « Pas le temps de souffler », « emploi du temps de ministre », « il y a trop de choses que l'on devrait faire »,... Tout n'est qu'agitation, pour nous faire oublier ce vers quoi nous tendons fatalement : la destruction de notre coquille corporelle (« Tu es gai toi dis-donc »).
Finalement, la musique de Philip Glass, avant d'être celle d'un artiste contemporain minimaliste, est peut-être la marque d'un courage, celui de savoir demeurer en repos dans une chambre.
Glass n'a pas la seule paternité du minimalisme. Il doit la partager de son vivant avec Steve Reich (né en 1936), compositeur américain qui mise toutefois plus sur la répétition d'un rythme que sur le minimalisme d'une mélodie. Les héritages de ces deux pionniers sont considérables.
| Philip Glass et Steve Reich. |
Dans cette lignée, des compositeurs comme John Adams ou Max Richter adaptent le style de Glass avec des formes plus lyriques ou émotionnelles. Au cinéma, Clint Mansell (Requiem for a Dream, 2000) ou Hans Zimmer (Inception, 2010) réutilisent ses procédés pour créer des ambiances hypnotiques et puissantes. Dans l’électro, Jon Hopkins ou James Blake intègrent les principes du minimalisme dans des univers sonores très actuels. Dans les figures fondatrices du minimalisme, il faut aussi rendre hommage à Arvo Pärt. Ce compositeur estonien, est quant à lui lié à un minimalisme plus spirituel et contemplatif que celui de Glass, souvent appelé « tintinnabuli ». Toutefois, alors que Glass est plus « rythmique », Pärt penche davantage dans le méditatif, le sacré et n'a pas peur des silences. Glass suit des courbes évolutives lentes et répétitives. Pärt mise avant tout sur l'harmonie et la simplicité. Toujours la méditation mais par une voie plus épurée.
Il faut aussi faire un clin d'œil à la musique de Yann Tiersen qui reprend l'hypnose et les répétitions mélodiques de Philip Glass dans Le Fabuleux Destin d'Amélie Poulain (2001) ou Good Bye Lenin (2003), deux films dont la musique est d'ailleurs souvent confondue.
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