Quelle idée eus-je alors en commençant la première des mille cent pages. Ce bloc, pavé universitaire de 1226 pages grand format (pour un poids net de 1,424 kg), m’aura pris au total un mois tout rond à éplucher. Mais le plus savoureux de l’expérience, c’est que l’on se trouve, une fois la lecture terminée, encore plus intrigué par le personnage qu’auparavant : Pierre Laval est proprement un mystère, à bien des égards. C'est ce sujet que je me propose d'aborder sur ce blog, dans cet article en forme de portrait.
Comme il s’agit d’une personnalité politique, je dis dès ici qu’il est inutile pour moi de feindre l’à-propos d’une comparaison achronique : il ne serait pas sain de chercher absolument, comme par réflexe, une comparaison qui prendrait l’aspect d’une équation politique rassurante, telle « Laval = Macron », ou « Laval = Sarkozy ». Point de simplifications abusives : Laval est un personnage historique qu'il importe particulièrement de saisir dans toutes ses nuances, afin de comprendre précisément son parcours et son être.
Pour Le Camulogène, voici donc un résumé-bilan de cette lecture copieuse ; en revenant sur la vie et les idées du « Président Laval », nous verrons surtout en quoi l'exemple de ce personnage, sa trajectoire, ses idées, peut nourrir la compréhension de notre passé le plus obscur comme de notre présent politique.
Le plan de cette contribution :
1. — Quelques bornes spatio-temporelles
2. — L'action politique du « Président Laval » au pouvoir dans les années 1930
3. — 1940 : le fossoyeur en chef de la IIIe République
4. — 1940-1945 : la collaboration et ses conséquences
⁂
Référence : MELTZ Renaud, Pierre Laval : Un mystère français, Paris, Perrin, 2018, 1226 p.
1. — Quelques bornes spatio-temporelles
Pierre Laval est né en 1883 à Châteldon, dans le Puy-de-Dôme. Disséquons ces premières informations, en apparence anodines.
Naître en 1883 en France, c'est appartenir à une génération donnée, c'est-à-dire à une classe d'individus du même âge qui partage un certain nombre de références et de référentiels. Qu'est-ce qui caractérise les individus nés en 1883 en France ?
Politiquement, il s'agit de la première génération n'ayant connu d'autre régime que la République sereinement installée : trop jeunes pour ressentir la crise Boulangiste (1886-1889), les 1883 sont également les premiers à méconnaître l'affaire Dreyfus dans sa période enflammée (1895-1899). De fait, à compter du « Ralliement » [des catholiques à la République] à la suite d'une encyclique de Léon XIII en 1892, le régime ne sera plus tellement contesté que de façon marginale jusqu'aux années 1930 et le retour des crises.
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| Jean Béraud, La Marseillaise, 1880 |
Naître et grandir dans l'âge d'or de la IIIe République, c'est aussi vivre dans les grands changements de l'époque : généralisation du train pour les déplacements avec le plan Freycinet (1879) ; presse libre (1881) ; lois scolaires (1882) ; service militaire généralisé (fin des dispenses pour le clergé, 1889). Plus tard s'ajouteront la liberté d'association (1901) et la séparation des Églises et de l'État (1905). La jeunesse de Pierre Laval est lovée dans ce substrat, auquel il faut ajouter l'apparition du socialisme comme idéologie politique (première percée électorale des socialistes aux législatives de 1893).
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| Châteldon (63), environ 2000 habitants en 1883 |
Naître à Châteldon, village d'Auvergne, est ensuite une information dont Laval fera la structure même de sa vision de la politique : « À tout propos, Pierre Laval évoque son origine auvergnate, dont il fait un brevet de patriotisme » (p. 27)
Il est fondamental pour comprendre le personnage d'intégrer ceci : pour Laval, son village représente l'incarnation physique de la France, une France concrète, purement matérielle, faite exclusivement de villages, de champs et de montagnes. Jamais la France ne sera pour lui autre chose qu'une matière : aucune dimension spirituelle, aucune attache idéologique ou philosophique n'aura jamais prise sur lui.
Dit autrement, son esprit terrien et terrestre demeurera toujours étanche à toute association qui lierait le pays à un patrimoine idéologique qu'il lui importerait de préserver (aussi bien les principes de 1789 que, plus tard, les idéologies totalitaires ou racistes). Pour Laval, tout n'est que matière. Ainsi l'explique Renaud Meltz : « À Vichy, à la fin de 1943, le chef du gouvernement établit un parallèle transparent entre les invasions d'hier [romaines] et celle du jour pour laisser entendre aux élus du Cantal que les occupants passeront sans altérer la France granitique du Massif central [...]. » (p. 28)
Cette posture est confortée par le milieu dans lequel il naît : « Laval, fils d'un aubergiste entreprenant, n'est pas né dans une famille pauvre, mais il vient du peuple et ne cherche pas à le cacher. » (p. 20) Ainsi se rappellera-t-il toute sa vie avoir été un enfant de son village.
| Un jeune Pierre Laval en 1914 |
Accélérons le pas : bon élève mais loin d'être un surdoué, Laval obtient de passer son baccalauréat et prépare son droit en étant pion dans un pensionnat. Étudiant parisien impécunieux des années 1900 qui s'intéresse à la politique, il est porté vers les idées les plus avancées, principalement le socialisme. Malgré la faiblesse de sa culture académique (qu'il gardera tout au long de sa vie : Marcel Déat, autre collabo, dira dans ses Mémoires que « Personne ne se souvient d'avoir vu Laval un livre entre les mains. »), Laval devient avocat, monte à Paris, et plaide ses premiers dossiers gratuitement en défendant des ouvriers.
L'excellente réputation qu'il s'acquiert comme avocat des pauvres lui permet de prendre attache à Aubervilliers, (commune dont il sera maire de 1924 à 1944), et de s'y présenter aux législatives comme candidat de la gauche du Parti socialiste SFIO. Défait une première fois en 1911, il est finalement élu, à 31 ans, dans la chambre de 1914, parmi les 103 députés socialistes.
Pacifiste convaincu, fiché au Carnet B pour son antimilitarisme (l'équivalent, peu ou prou, de notre fiche S), il n'est pas mobilisé en 1914 en raison de varices aux jambes, mais fait parler de lui à la Chambre des députés en tenant une position paradoxale de défenseur pacifiste de l'Union sacrée. Pour Renaud Meltz, « Suivre Laval au cœur de la guerre, c'est suivre deux dynamiques qui semblent contraires et qui ont pourtant coexisté : d'un côté, un député rallié à l'Union sacrée [...] ; de l'autre, un militant pacifiste qui cherche prudemment à raccourcir l'épreuve de la guerre. » (p. 138) Cette période a transformé Laval : de l'aile gauche de la SFIO, le voilà à l'extrême droite de son parti (lequel désavoue progressivement l'Union sacrée en 1916-17).
Le député socialiste ne résiste pas, néanmoins, à la vague bleu horizon des législatives de 1919, lesquelles installent une majorité de droite à la chambre pour la première fois depuis 1871. Pour autant, le virus de la politique l'a pris définitivement.
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| La chambre de 1914 dans laquelle Laval fait son entrée comme socialiste. |
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| Cinq ans plus tard, une victoire éclatante de la droite lui fait perdre son siège. |
Après une première traversée du désert de cinq années, Laval sera réélu à la faveur de la victoire du Cartel des gauches en 1924 (alliance des radicaux jusqu'aux socialistes), tout en s'éloignant progressivement du socialisme. Il se fera ensuite élire au Sénat en 1927, et demeurera sénateur du Puy-de-Dôme jusqu'à la Seconde Guerre mondiale. À cette période, Laval perfectionne aussi sa communication politique. Soucieux de se distinguer parmi le personnel de la IIIe République, il choisit dorénavant d'arborer toujours une cravate en soie de couleur blanche.
En 1925, Laval entre à 42 ans comme ministre des Travaux publics dans un éphémère gouvernement du radical – donc centriste – Paul Painlevé (avril-octobre) : c'est son premier poste ministériel. Il sera ensuite successivement ministre de la Justice de Briand (mars-juillet 1926) et ministre du Travail d'André Tardieu (mars-décembre 1930). Entre les deux, Laval subit une deuxième traversée du désert durant les trois années de ministère Poincaré.
Comment Tardieu, grande figure de la droite de l'entre-deux-guerres, a-t-il pu s'attirer Laval le socialiste en 1930 ? C'est qu'entre-temps, entre 1924 et la fin de la décennie, l'Auvergnat a accusé sans surprise un mouvement politique dextrogyre dont le moteur est incontestablement l'argent : « Comment être riche et de gauche ? En cessant d'être de gauche, répond Laval avec bonhomie... Il n'est pas le seul à s'enrichir grâce à la politique [...]. La place de l'argent est toutefois exceptionnelle chez lui, et son enrichissement sans comparaison avec celui de ses pairs. Tous ceux qui l'ont connu dans sa jeunesse impécunieuse, militants socialistes, camarades d'études ou du Palais [de justice], sont frappés par son succès qui contraste avec ses premières années presque misérables. » (p. 268)
De plus en plus riche (et il le deviendra véritablement, grâce à la presse locale ou à certaines affaires occultes), il s'embourgeoise, achète notamment le château de Châteldon, et marie en 1935 sa fille unique, Josée, à un jeune aristocrate descendant de La Fayette, René de Chambrun.
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| 1935. Un embourgeoisement approfondi : à la basilique Sainte-Clotilde, le tout Paris se presse pour voir le châtelain Laval marier sa fille Josée (1911-1992) à René de Chambrun (1906-2002). |
Laval a l'occasion de diriger deux gouvernements dans les années 1930. D'abord, entre janvier 1931 et février 1932. Comme il était d'usage que le président du Conseil eût un portefeuille, il y prit successivement l'Intérieur puis les Affaires étrangères en janvier 1932, au moment où Aristide Briand se retira pour raisons de santé (il mourra en mars 1932).
Après un intermède au ministère des Colonies dans le gouvernement d'Union nationale de Gaston Doumergue (février-novembre 1934), Laval parvient à obtenir de nouveau les Affaires étrangères à la mort du ministre Louis Barthou, en octobre 1934. Il restera dès lors à ce poste sans discontinuer jusqu'en janvier 1936, y compris durant le deuxième gouvernement qu'il dirige (juin 1935-janvier 1936).
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| Mai 1935. Laval à Moscou avec Staline ; l'idée est toujours de contenir Hitler. |
Une fois la République renversée, l'homme à la cravate blanche dirige enfin à deux reprises le gouvernement de Vichy : il est « vice-président du Conseil » entre juillet et décembre 1940, Pétain s'étant attribué pour lui la fonction de président du Conseil (cumulée à celle de chef de l'État), puis « chef du Gouvernement » entre avril 1942 et août 1944.
| Juillet 1940. À Vichy, Laval, avec Pétain et le Général Weygand à ses côtés, prend en charge la vice-présidence du Conseil dans le « gouvernement Laval-V ». |
Otage des allemands, Laval suit le cortège funèbre des décombres du régime collaborationniste jusqu'à Sigmaringen, gagne dans un premier temps l'Espagne à la fin de la guerre, avant cependant de rentrer en France en septembre 1945 pour affronter son destin et ses juges. Le procès de l'ancien avocat, mouvementé, débouche en octobre sur une condamnation à mort.
Sans la circonstance du grand âge ayant bénéficié à Pétain quelques mois plus tôt pour obtenir une grâce du Général de Gaulle, Pierre Laval est fusillé à la prison de Fresnes le 15 octobre 1945.
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| Automne 1945. Un Laval amaigri et vieilli se défend dans un procès perdu d'avance. |
2. — L'action politique du « Président Laval » au pouvoir dans les années 1930
Au moment de sa première présidence du Conseil en janvier 1931, Laval n'est encore qu'un personnage secondaire de la IIIe République, et son rôle n'est que transitoire : « Le premier gouvernement Laval s'appuie sur les troupes de la droite modérée, sans le soutien officiel du parti radical-socialiste mais avec le renfort de certains de ses membres [...]. Laval n'est qu'un second choix. On lui laisse le sale boulot : gouverner pour une droite essoufflée, à quelques mois des élections [législatives de mai 1932]. » (p. 307)
Pourtant, il parvient à se maintenir plus d'un an, au cours d'un exercice gouvernemental marqué notamment par ses voyages à l'étranger. Ce disciple de Briand (lequel est encore, au début, son ministre) se rend à Londres, à Berlin, mais surtout aux Etats-Unis. Accueilli par le Président Hoover en octobre 1931, Laval, accompagné de sa fille Josée, y fait une impression si forte, que le célèbre Time Magazine en fera même son man of the year (!)
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| Pierre Laval, Man of the year 1931. Seul un autre français eut droit à cet honneur : le président du Conseil Charles de Gaulle, en 1958. |
Son action pacifiste se veut conciliante sur le plan international : Laval n'a pas le sang chaud, il n'est ni vindicatif ni rancunier pour son pays, et espère pacifier les relations européennes en adoptant une posture nonchalante qui se matérialisera surtout lors de sa deuxième présidence du Conseil (en 1935-1936). Deux exemples à cela.
En 1919 figurait, parmi les stipulations du traité de Versailles, l'administration sous mandat de la SDN du territoire de la Sarre (une région allemande de la taille d'un département français située au Nord de Metz). Les allemands s'en étaient retirés, et la France y exploitait les mines de charbon : « Ce petit morceau de la rive gauche du Rhin : voici tout ce qu'il rest[ait] des buts de guerre maximalistes [de 1914] qui visaient à détacher la Rhénanie de l'Allemagne prussienne. » (p. 403) Il était prévu que, quinze années après l'entrée en vigueur du traité en 1920, un référendum trancherait la question du rattachement de ce territoire à la France ou à l'Allemagne. L'échéance advint en 1935.
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| Le territoire du bassin de la Sarre. |
En Allemagne, le gouvernement du troisième Reich est sur la défensive : si la France encore plus puissante sur le plan militaire (et les Français occupaient la Rhénanie) décidait d'adopter une posture inflexible, celle-ci pourrait imposer à l'Allemagne des gages contre la remise de ce territoire — comme le paiement effectif des réparations de guerre stipulées en 1919.
C'est alors que Laval entra en scène pour, suivant Renaud Meltz, lâcher la Sarre sans aucune contrepartie : « [Il] veut donner le signal de la détente franco-allemande en lâchant la Sarre dans les conditions les plus souples possibles. » Et ce, « quitte à envoyer de coupables signaux de faiblesse à l'Allemagne devenue nazie. » (p. 403)
Refusant d'engager le combat pour une Sarre française, ni même d'en tirer quelque avantage diplômatique, l'auvergnat laissa le référundum du 13 janvier 1935 officialiser cet abandon : 2 % français, 8 % statu quo, 90 % allemand. Notons qu'à l'époque, seule la droite nationaliste (Bainville en particulier) s'opposait à cette attitude conciliante vis-à-vis d'Hitler, craignant que la magnanimité passât outre-Rhin pour une faiblesse française dont il faudrait profiter.
Le second exemple de « nonchalance diplomatique » concerne les relations avec l'Italie. Laval est un disciple de Briand et croit en la sécurité collective en Europe par la participation de chaque pays, mais il s'en distingue en n'ayant aucune appétence pour l'internationalisme genevois de la SDN, et préfère le bilatéralisme. Voyageant à Rome en 1935, il a l'ambition de lier la France et l'Italie pour retenir celle-ci de tomber vers Hitler, persuadé qu'il s'entendra avec le Duce et surestimant quelque don de séduction inné (mais qu'il possède réellement selon certains contemporains).
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| Les concessions de Laval : un marché de dupes ? Assurément, pour le Français, qui croira à tort avoir retourné le Duce à son profit |
En outre, sur le plan intérieur, la France en crise de 1935 subissait, de la part du gouvernement Laval, les effets impopulaires d'une « politique de déflation » radicale (on dirait aujourd'hui d'austérité), impliquant une forte contraction des dépenses publiques.
Par conséquent, Pierre Laval, ancien socialiste enrichi grâce à ses mandats et faisant une politique de rigueur, idiot utile de Hitler et de Mussolini, avant même qu'il ne fût le Pierre Laval collaborateur de 1940, possédait déjà une réputation négative aux yeux d'une grande part de français.
3. — 1940 : le fossoyeur en chef de la IIIe République
L'activité ministérielle de Pierre Laval se trouve interrompue pendant les quatre années de la chambre du front populaire. Cet intervalle, l'influent sénateur du Puy-de-Dôme va le mettre à profit pour renforcer son image de pacifiste sincère, (quitte à jouer les Cassandre face au péril nazi) et défendre le bilan de sa politique de rapprochement avec l'Italie, à l'heure où l'orientation antifasciste du Front populaire se refuse à poursuivre cette voie.
Au moment des accords de Munich de 1938, Laval est antimunichois contre l'écrasante majorité de l'opinion publique française et de la classe politique, qui pense qu'en ayant cédé face à Hitler, la paix a été sauvée (au prix du dépeçage de la Tchécoslovaquie alliée) : « voici que Laval le pacifiste prend tout le monde à contre-pied. [Il] râle et conteste l'accord. La plupart de ceux qui se disent lavaliens [...] critiquent une paix sauvée par faiblesse. » Et l'homme à la cravate blanche « vitupère la conciliation qui trahit la faiblesse française. » (p. 528)
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| Octobre 1938. À Munich, les démocraties (en costume rayé) sauvent la paix, mais aux prix du dépeçage d'un de leurs alliés, et sans autre garantie. |
Laval, qui a pris ses distances avec le régime pour se placer au-dessus de la mêlée, avait commencé à cristalliser autour de lui un ensemble de pacifistes et d'opposants au Front populaire, toutes tendances confondues.
En mars 1940, au Sénat, puisant dans son expérience parlementaire, il est l'instigateur du renversement du gouvernement Daladier, responsable de la mauvaise conduite de la (drôle-de-)guerre : « Laval parle longtemps et bouscule un Daladier défensif, presque plaintif. Sûr de ses attaques, confiant dans ses dossiers, [...] Laval parle clair depuis son point de vue surplombant les querelles partisanes et les visions idéologiques, avec son fameux bon sens ! » (pp. 591-592) Toutefois, c'est le belliciste Paul Reynaud qui est appelé à prendre la succession de Daladier. L'heure du pacifisme n'a pas encore sonné.
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| Juillet 1940. Dans la panique de Vichy, Laval cherche à tout prix à abattre la République parlementaire dont il procède. |
La débâcle de mai-juin 1940 et la défaite française affecte bien sûr Laval, mais elle lui permet de récolter les dividendes de sa clairvoyance. Si, en ce temps de crise et d'échec de l'option belliciste, la logique parlementaire de la IIIe voudrait que ce fût lui qui prît la tête du gouvernement, Laval trouve un moyen bien plus radical pour se porter au pouvoir : abattre le régime qui l'a lui-même porté. Convaincu que la situation commande de réviser la Constitution pour mettre fin au régime de la IIIe, il « verrait bien une sorte de monarchie républicaine, à condition que le monarque [Pétain] ne soit qu'un potiche. » (p. 632). Laval redoute en effet l'entourage maurassien et militaire du Maréchal.
Quoi qu'il en soit, comme le résume Renaud Meltz, « Laval ne croit pas qu'il vaille la peine de mourir pour la démocratie, mais il veut bien se donner la peine de la faire périr. » (p. 633) Et cette posture s'illustre parfaitement lors de l'épisode central du vote des pleins pouvoirs à Pétain, le 10 juillet 1940. Activant ses réseaux, jouant de pressions et de manipulations, l'infatigable Laval tient sa revanche et veut qu'elle soit parfaite : dressant des listes de députés et de sénateurs à convaincre suivant leur intention de vote, il déploie une énergie considérable de parlementaire expérimenté et le résultat est sans appel.
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| 10 juillet 1940. Réunis au théâtre du Grand Casino à Vichy, les parlementaires menés par Laval (ici à la tribune) anéantissent la république |
Le 10 juillet, par voie de scrutin, l'Assemblée nationale « donne tout pouvoir au gouvernement de la République, sous l'autorité et la signature du maréchal Pétain, à l'effet de promulguer par un ou plusieurs actes une constitution de l'État français. » La victoire est totale le 12 juillet : l'acte constitutionnel n°4 fait de Laval le dauphin de Pétain en cas d'empêchement de ce dernier. En outre, le 10 juillet, après le vote acquis, l'Auvergnat aurait déclaré fièrement en privé : « Voilà comment on renverse une République ! » Ce propos pèsera lourd lors de son procès, cinq ans plus tard…
4. — 1940-1945 : la collaboration et ses conséquences
À la fin de 1934, Le Petit journal avait ouvert une consultation populaire sur une question que l'actualité internationale semblait imposer de plus en plus : « quel dictateur pour la France ? » Les résultats furent connus le 11 janvier 1935 ; deux cent mille lecteurs avaient répondu librement à ce mini référendum. Arrivait en tête le nom de Pétain (38 561 voix), suivi par Laval (31 403 voix).
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| Le Petit Journal du 11 janvier 1935 annonce les dictateurs préférés des lecteurs : Pétain devance Laval |
Ainsi de la fameuse entrevue de Montoire. L'on connaît la rencontre entre Pétain et Hitler du 24 octobre 1940 et la poignée de main symbolisant la collaboration ; l'on sait moins que Pierre Laval a devancé le chef de l'État de deux jours, au même endroit. Bien qu'il ait été pris par surprise, ce sera la première des quatre rencontres qu'il aura avec Hitler.
Comme Pétain, Laval tombe dans le piège de cette main tendue : il est persuadé par Hitler que l'attitude plus ou moins collaboratrice de la France influencera le traité de paix final (après la défaite prévue de l'Angleterre). Au Conseil des ministres suivant, il déclare : « Mon impression est bonne. Hitler est un très grand homme qui sait ce qu'il fait et où il va. Il est sûr de la victoire. Elle n'est pas à remporter, elle est acquise. » (p. 743)
L'apparente priorité prise par Laval agace Pétain, dont la susceptibilité croît avec l'âge. Le maréchal voit d'un mauvais œil son Dauphin, dont l'impopularité commence à rejaillir sur lui, qui agit avec l'indépendance d'un chef de gouvernement et semble chercher se débarrasser de lui. Laval voyage en effet souvent à Paris, pour s'entretenir seul à seul avec le francophile Otto Abetz, « ambassadeur » du Reich en France. C'en est bientôt trop pour Pétain, qui décide de se séparer de celui qui l'a fait chef de l'État. Comme sous l'Ancien Régime, la disgrâce intervient le 13 décembre 1940 : Laval est renvoyé, arrêté et assigné à résidence, tandis que Pierre-Étienne Flandin (décembre-février) puis l'amiral François Darlan lui succèdent. Au reste, le prestige de Pétain dans l'opinion publique sort réhaussé par ce coup de majesté.
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| Octobre 1940 : Otto Abetz joue la position centrale. Entouré par Pétain et Laval, « l'ambassadeur » d'Allemagne à Paris tente de contrôler la vie politique de Vichy. |
Les Allemands (et surtout Abetz) sont alors furieux que Pétain se soit débarrassé du promoteur de la collaboration sans leur en avoir référé. De son côté, Laval se mord les doigts d'avoir été victime d'un complot des maréchalistes conservateurs ; il est persuadé qu'il était à quelques jours d'obtenir de l'Allemagne les concessions pour lesquelles il travaillait (assouplissement de la ligne de démarcation, rapatriement des prisonniers, réduction de l'indemnité journalière à payer aux allemands, etc.)
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| 1941. Pierre Laval, violemment disgrâcié, ambitionne toujours de revenir aux affaires. |
Contrairement à ce qui a été beaucoup écrit et pensé, le retour de Laval aux affaires en avril 1942 n'est pas purement la réponse contrainte de Pétain à des injonctions allemandes, ce dernier étant forcé de se séparer d'un amiral Darlan qui aurait eu toute sa faveur. En réalité, Darlan accumulait les mécontentements auprès des ministres de Vichy, des hauts fonctionnaires et de la population, en raison d'une politique faite d'à-coups et dénuée de résultats concrets.
De plus, la disgrâce de Laval correspond symétriquement à une perte de faveur d'Otto Abetz, dont la francophilie et la (relative) modération déplaisaient aux autorités allemandes. Dès lors, si la disgrâce de Laval en décembre 1940 avait révélé à Berlin combien Abetz ne maîtrisait pas la politique allemande en France, le retour de Laval est soutenu par ce dernier pour tenter se racheter en marquant le poids de son influence. C'est ainsi que « Laval et Abetz parviennent à alimenter un fameux malentendu en laissant croire à Vichy que le retour du dauphin déchu est voulu par Berlin [...]. » (p. 835)
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| Un maréchal de France aux fréquentations royalistes et un ancien socialiste pacifiste et antimilitariste : tel est l'attelage baroque de la France durant la majeure partie de l'Occupation. |
Après avoir notamment subi une tentative d'assassinat à l'été 1941, Pierre Laval revient officiellement au pouvoir comme chef du Gouvernement en avril 1942 : « Laval a gagné sur toute la ligne. Un nouvel acte constitutionnel institue un chef du gouvernement, qui choisit ses ministres. » L'homme à la cravate blanche « vit son retour comme une revanche personnelle contre Pétain. » (p. 839)
Le natif de Châteldon est décidé à montrer aux allemands que son retour aux affaires rime avec la reprise d'une collaboration poussée. Prêt à tout pour devancer les demandes de l'occupant, persuadé que des équivoques entretenues par Vichy sur la sincérité de la germanophilie polluent les relations franco-allemandes, Laval choque les Français le 22 juin 1940. Alors que les premiers revers militaires de l'Axe surviennent et que l'issue de la guerre commence à changer, il décide de proclamer dans un discours radiodiffusé : « Je souhaite la victoire de l'Allemagne, parce que, sans elle, le bolchevisme s'installerait partout en Europe. »
Comme l'explique Renaud Meltz : « Sur le vif, et pour toujours, cette phrase trave une frontière entre Laval et les Français. » (p. 869) Mais pour un esprit matérialiste comme le sien, quelle est la valeur d'un mot ?
Peu importe ensuite que Pierre Laval ait voulu, comme il le prétend, sauvegarder l'apparence républicaine du régime contre la volonté de l'entourage de Pétain ; peu importe qu'il soit parfois intervenu personellement pour sauver tel ou tel juif du sort que lui réservaient les lois qu'il avait lui-même contresignées. (Et, comme le démontre Renaud Meltz grâce aux archives, Laval était au courant dès l'été 1942 que les juifs « envoyés à l'Est » étaient livrées à un sort tragique.) Le destin de Laval était dorénavant lié au succès du troisième Reich.
Outre la création de la Milice en janvier 1943, l'instauration du Service de Travail Obligatoire en février suivant achève de ruiner sa réputation, en faisant de lui le « négrier de l'Allemagne ». L'on ne compte plus les trahisons dont il se rend coupable, toujours convaincu que l'Allemagne remportera la guerre (cependant que le siège de Stalingrad s'achève le 2 février 1943). Laval le dit lui-même : il avance comme un somnambule, sans varier dans son but. « Laval sait-il ce qu'il fait ? Ses discours trahissent ses doutes : "Je n'ai qu'une ambition, qu'un but, un seul, vers lequel je me dirige comme une espèce de somnambule." » (p. 965)
Alors que le régime de Vichy, otage des Allemands, agonise ; que Pétain fait la grève et que les rumeurs d'un débarquement allié se font de plus en plus certaines, Laval tente un ultime stratagème pour sauver la face. Refusant la fuite malgré la présence des Alliés en Normandie, Laval « ne se résut pas à partir. Il veut jouer l'arbitre, jusqu'au bout. L'homme du juste milieu entre les Résistants et les ultras [de la collaboration]. L'homme de la conciliation entre les Alliés et les Allemands. » (p. 985)
Le tour de passe-passe qu'il projette à ce moment révèle de façon criante son incompréhension totale de la situation. Il ambitionne en effet de réssusciter l'Assemblée nationale de 1940 pour faire ratifier, par un vote, une transition pacifique des pouvoirs entre Vichy et les Résistants. Laval fait même libérer le Président de la Chambre des députés de 1940 à cette fin : Édouard Herriot, placé en résidence surveillée depuis 1942, voit Laval les 12, 13 et 14 août 1944.
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| Herriot, grand notable de la IIIe République, fut maire de Lyon entre 1905 et 1957 (excepté entre 1940 et 1945). |
Or, l'opération tourne court : « Paris a vent de ce qui se passe. Des affiches couvrent les murs pour dénoncer les "louches manœuvres qui se trament au cœur même de la capitale."» (p. 993) Herriot ne tarde pas à comprendre que Laval n'a plus aucune carte à jouer. Le 17 août, les Allemands emmènent Laval dans leur repli : la prise d'otage vers l'Est passe par Nancy, Belfort, puis gagne le château de la ville allemande de Sigmaringen.
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| Le château de Sigmaringen, anecdotique dernier refuge d'un régime français collaborationniste, entre le 6 septembre 1944 et avril 1945. |
En avril 1945, pouir fuir l'avancée des armées Alliées, Laval gagne l'Espagne via la Suisse. Le gouvernement Espagnol est de plus en plus gêné par cet hôte encombrant, et cherche à s'en débarasser. L'Irlande semble présenter une option crédible pour fuir, mais Laval refuse : encouragé par sa discrète femme Eugénie, il veut se rendre en France pour laver son honneur. Il faut ajouter que Laval, toujours superstitieux, s'est laissé dire un jour par une voyante qu'il ne mourrait pas de mort violente, et qu'il y croit dur comme fer.
En août 1945, Laval revient en France après que son avion eut redécollé de Linz, en Autriche. Il est aussitôt arrêté au Bourget, et incarcéré à Fresnes en attente de son procès.
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| Vieilli, amaigri, le Pierre Laval d'août 1945 ne paraît plus que l'ombre de lui-même... |
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| ... Pourtant, c'est un Laval énegique qui se défend en octobre. |
Du 4 au 9 octobre 1945, Pierre Laval est l'objet d'un procès perdu d'avance : l'instruction est menée par des magistrats ayant également servi le régime de Vichy, tandis que les jurés sont choisis parmi des parlementaires et des Résistants. Protestant de la partialité d'un des jurés qui lui a promis « douze balles dans la peau », l'homme à la cravate blanche décide de cesser de comparaître. Abandonnant son sort terrestre, n'acceptant que le jugement d'une postérité dont il est convaincu qu'elle lui donnera raison, Pierre Laval subit sans sourciller sa condamnation à mort et le rejet de sa grâce par De Gaulle.
Le 15 octobre au matin, jour de son exécution, il tente de se suicider en avalant une dose de cyanure. La dose qu'il a absorbée n'est pas mortelle ; un lavage d'estomac suffit à le ranimer à moitié. C'est presque un cadavre qui se présente devant le peloton d'exécution.
Les dernières paroles de Laval furent : « Visez au cœur. Vive la France. »
Laval repose aujourd'hui au cimetière du Montparnasse, avec son épouse Eugénie, sa fille Josée et son gendre René.
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| La tombe de Laval, au cimetière du Montparnasse. |
Laissons à Renaud Meltz deux citations finales : « La mort de Laval coïncide avec la fin d'une époque ; il meurt sans comprendre vraiment qu'il est associé à une periode qui n'est pas seulement révolue, mais qu'il appartient à un passé refusé, dont la charge lui revient presque seul. » (pp. 1089-1090)
« On trouve des pétainistes pour vouloir réhabiliter le patriotisme du Maréchal, et parfois défendre le projet qui s'est agrégé en 1940 autour de sa personne [...]. On ne compte aucun partisan de Pierre Laval. Il y eut des lavaliens, il n'y a pas de lavalisme, il n'y en eut jamais. » (p. 21)




























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