Fils d’un père républicain farouche et médecin engagé sur les barricades, Georges Clemenceau naît dans une Vendée contrastée, entre tradition royaliste et bourgeoisie républicaine.
Médecin de formation mais politicien dans l’âme, il se forge très tôt une réputation d'intransigeant, oscillant entre radicalisme et pragmatisme, toujours guidé par un patriotisme farouche.De la Commune aux tumultes de la Première Guerre mondiale, des scandales de Panama à l’affaire Dreyfus, Clemenceau reste ce Tigre indomptable, capable de rugir face aux hommes comme face aux institutions, déterminé à défendre la République et à imposer sa vision de la justice et de l’ordre.
Clemenceau est l’archétype du patriote de gauche, concept qui gagnerait à être rappelé à la vie aujourd’hui.
Référence : WINOCK Michel, Clemenceau, Paris, Tempus, 2007, 664 p.
| Georges Clemenceau en 1870. |
Clemenceau a vu son enfance baignée dans le républicanisme. Son père, médecin de métier, était sur les barricades qui ont fait chuter Charles X en 1830 et était le premier à se réjouir lors de l'avènement de la Deuxième République en 1848. Ennemi farouche et victime du pouvoir impérial de Napoléon III, Georges Clemenceau aura toujours à cœur de venger son père.
| Le Dr Benjamin Clemenceau, père du Tigre. |
Notre « Bleu de Vendée », Georges Clemenceau, fidèle à la tradition familiale, Georges Clemenceau suit des études de médecine (on l'appellera “docteur Clemenceau” jusque tard) mais son cœur bat pour la lutte politique.
La Commune, tremplin sanglant
En 1871, la Commune est le révélateur de Clemenceau, son rite initiatique dans le monde politique. Sa première expérience l'a plongé au cœur d'événements aussi violents que complexes durant lesquels il a dû donner de sa personne tout en maintenant une position intermédiaire entre l'extrémisme des communards et la haine de Thiers et de Versailles. Alors maire du XVIIIe arrondissement de Paris, Clemenceau a toujours été un patriote républicain : à la fois opposant à la lâcheté du gouvernement de Trochu face aux prussiens mais toujours favorable aux principes républicains.
Michel Winock cite Clemenceau : « On avait souffert du froid, de la faim, du bombardement ; on avait juré de mourir plutôt que de se rendre, et on s'était rendu, et on n'était pas mort : on n'avait même pas combattu ! » (p.81)
Pendant cette période où Paris est assiégée par les prussiens et que le gouvernement semble abandonner les parisiens à eux-mêmes, Clemenceau se découvre une âme sociale en allant régulièrement au contact de la misère pour tenter de la soulager. C’est dans ce contexte, qu’il fait la rencontre de Louise Michel, fougueuse révolutionnaire qu’il allait recroiser par la suite.
À la suite de la terrible semaine sanglante qui a vu la fin de la Commune, Clemenceau aura cette phrase : « Quel honneur ! Notre armée a vengé ses désastres par une victoire inestimable ! » Ce qui lui vaut d'être suspecté par Thiers et les siens et doit retourner quelques jours en Vendée pour se faire oublier.
Le radical
Le 23 juillet 1871, Clemenceau est élu conseiller municipal du XVIIIe arrondissement. C'est en tant que tel qu'il fait sa première intervention politique (pour lutter contre l'exceptionnelle accumulation de la neige à Paris). Pendant cette période, il poursuit ses actions sociales : « Médecin des marmiteux, élu des pauvres, il complète l'apprentissage qu'il a reçu pendant le siège de Paris. » (p.65)
« Les républicains conservateurs, écrit-il, demandent à la République son minimum ; nous, son maximum. Nous, les républicains radicaux, nous voulons la République pour ses conséquences : les grandes et fécondes réformes sociales qu'elle entraîne. Le but que nous nous proposons, c'est l'accomplissement de la grande rénovation de 1789, inaugurée par la bourgeoisie française, et abandonnée par elle avant son achèvement ; c'est le rétablissement de la paix sociale par le seul développement de la justice et de la liberté : la paix républicaine... » (p.71)
Le 6 mars 1876, Clemenceau est élu député dans le XVIIIe arrondissement de la capitale : le voici à un tournant de sa carrière. Certes, Clemenceau avait déjà été élu député en janvier 1871, mais il avait quitté l'assemblée, refusant les clauses du traité avec l'Allemagne (tout comme Victor Hugo d'ailleurs).
La fin des années 1870 voit la montée en puissance de Clemenceau, qui se fait connaître en faisant de l'amnistie totale des communards (en particulier de Louis Michel avec qui il entretient une importante correspondance) son cheval de bataille. Ce combat l'a lancé dans la vie parlementaire tout en laissant apparaître sa marque : le radicalisme. Un radicalisme de gauche, cherchant à pousser plus loin les acquis républicains et à museler toujours plus le clergé. Anticlérical farouche, Clemenceau plaide même pour la séparation des Églises et de l'État (un quart de siècle avant la loi qui consacrera cette séparation). Clemenceau se bat également contre les républicains eux-mêmes, les “opportunistes” qu'il juge conservateurs et timides, Léon Gambetta à leur tête.
| Léon Gambetta |
Passionné, intransigeant, jamais avare d’une diatribe cinglante (même si cela doit l’obliger à des excuses), orgueilleux et courageux, Clemenceau n’hésite pas à résoudre certaines affaires en se rendant sur le pré. “Pour lui, se faire respecter, se faire craindre, c'est le b.a.-ba de l'homme social. Dans les couches populaires, on joue des poings ou du couteau ; dans les classes dirigeantes, on expose sa vie aux armes nobles, l'épée et le pistolet. Clemenceau est bien de son temps.” (p.129).
Afin de se donner du crédit, il fonde son journal, La Justice, en 1880, journal qui sera davantage un gouffre financier qu'un réel succès mais qui lui permet de faire circuler ses idées et ses discours lui-même.
Après la mort de Gambetta en 1882, le grand ennemi de Clemenceau devient Jules Ferry. Certes, le député du XVIIIe partage avec le ministre de l’Instruction publique et alors président du conseil le projet d'une école obligatoire, mais c'est bien le seul point qui unit les deux hommes. Tous les terrains sont bons pour s'affronter : la laïcisation, la révision de la constitution, la suppression du Sénat, les expéditions en Tunisie, en Égypte et celle désastreuse du Tonkin, qui verra finalement la chute du second gouvernement de Jules Ferry en 1885.
Le boulangisme
Le 7 janvier 1886, une nouvelle figure fait son entrée sur la scène politique : le général Boulanger. Républicain et ancien camarade de lycée de Clemenceau, Boulanger devient ministre de la Guerre, notamment grâce au soutien du parti radical de Clemenceau. Son charisme fait de lui une figure d'homme providentiel, un recours face à l'instabilité et à la corruption du régime parlementaire perçues par l’opinion publique. Figure presque messianique, Boulanger fait déferler une vague populiste sur un pays mal remis de la défaite de 1870. Peu à peu, Clemenceau réalise que la popularité du général menace la République. Il dénonce le boulangisme comme une forme de « césarisme » ou de « manifestation religieuse » remplaçant l'idée républicaine par le culte de l'individu.
| Le général Boulanger |
Face à la fièvre boulangiste, le parlement fait bloc. En 1889, face à la menace de poursuites judiciaires pour complot, Boulanger choisit la fuite en Belgique plutôt que le coup d'État, auquel bon nombre de ses partisans le poussaient. Le mouvement s'effondre et Boulanger se suicide en 1891. Clemenceau commenta sa mort avec mépris : « Il est mort comme il a vécu : en sous-lieutenant. »
Le scandale de Panama
En 1892, éclate le scandale de Panama, une affaire de corruption politico-financière, liée à la faillite retentissante de la compagnie de Ferdinand de Lesseps, chargée du percement du canal en Amérique centrale. La chute de l'entreprise ruina de nombreux petits épargnants et révéla que ses dirigeants avaient soudoyé de nombreux parlementaires et journalistes pour masquer l'échec de l'entreprise et obtenir des financements publics.
Clemenceau a été éclaboussé par le scandale en raison de ses liens avec Cornelius Herz, personnage impliqué dans la corruption de journalistes et de parlementaires pour le compte de la Compagnie de Panama. Le scandale, qui a révélé une corruption profonde touchant de nombreux politiciens (les « chéquards »), a été largement instrumentalisé par la droite nationaliste et antirépublicaine contre le gauche et les radicaux (dont Clemenceau était un chef de file). Son nom fut cité, notamment lors d'une interpellation à la Chambre des députés par Paul Déroulède, l'accusant d'être lié à Herz. Cependant, il ne fut pas inquiété par la justice faute de preuves de corruption personnelle.
Malgré l'absence de preuves de culpabilité, les accusations et la violence des attaques de la presse ont discrédité Clemenceau aux yeux de l'opinion publique. Il est battu aux élections législatives de 1893 dans sa circonscription de Draguignan.
| Caricature de Lesseps de 1992. |
Cette défaite marque pour Clemenceau le début d’une traversée du désert politique qui dure près de neuf ans, l'empêchant de siéger au Parlement. Il ne fera son retour qu'en 1902 en étant élu sénateur. Les boulangistes et la droite tenaient leur revanche sur l'homme qui les avait tant malmenés.
À cette chute viennent s'ajouter une reconfiguration de l'échiquier politique : alors que les catholiques, sous l'impulsion du pape Léon XIII, acceptent le jeu républicain, le socialisme fait son entrée et vient poignarder dans le dos le mouvement radical qui, privé de Clemenceau à l'Assemblée, accuse le coup.
Clemenceau ne sera jamais partisan de l'utopie socialiste qui ne fera pourtant que progresser et facturera durablement la gauche pour les décennies à venir.
Déchu, humilié, en colère, Clemenceau tente de donner un second souffle à La Justice, son journal. Pendant plusieurs années, il y publie, ainsi que dans d'autres journaux, de nombreux articles politiques et philosophiques. Il tente de reprendre de l'importance via ses écrits, à l’image d’un Eugène Rougon, vexé d’avoir été écarté du pouvoir malgré sa certitude d’être doté d’une force politique hors norme.
| L'austère Une de La Justice. |
L’Affaire Dreyfus
L'affaire Dreyfus débute en décembre 1894 avec la condamnation du capitaine Alfred Dreyfus pour trahison, prononcée par un Conseil de guerre qui le jugea coupable d'espionnage au profit de l'Allemagne. Dans l'écho de cette sentence, Georges Clemenceau publie dans La Justice du 25 décembre 1894 un virulent éditorial intitulé « Le traître ». Bien que traditionnellement opposé à la peine de mort, Clemenceau y critique avec véhémence la clémence de la condamnation à la déportation à vie, plaidant pour que le crime de trahison justifie l'application de l'ultime châtiment. Il pointe également du doigt le décalage entre cette clémence et la rigueur infligée à de simples soldats.
Au contact de Jaurès et Zola notamment, Clemenceau gagne le camp des dreyfusards. Toutefois, il déclarera toujours vouloir s'en tenir au droit, tant qu'il n'aura pas sous les yeux la preuve de l'innocence de Dreyfus. Il est au côté de Zola lors de ses différents procès (mais il ne sera jamais auditionné) et écrit régulièrement pour demander qu’une justice équitable soit rendue.
| Zola à la Cours d'assises. |
Clemenceau sort de cette expérience transcendé, convaincu du danger que constitue un pouvoir dominé par l'armée, institution capable d'influer le cours de la justice lors de l'Affaire et qu'il qualifie de « dictature des faussaires ». Il voit les dangers de la résurgence de l'alliance séculaire du sabre et du goupillon.
1905
En avril 1902, Clemenceau revient sur la scène politique, portée par ses partisans du Var à un siège de sénateur. Son retour se fait sur les chapeaux de roues et Clemenceau réenfourche son cheval de bataille de 1880 : la laïcisation.
En 1905, la loi sur la séparation des Églises et de l'État est sur le point d'être votée. L'article 4, concernant la dévolution des biens des anciens établissements publics du culte aux associations cultuelles, crée un conflit majeur avec l'Église catholique. L'Église refuse de former ces associations car elle les juge contraires à sa structure hiérarchique, retardant l'application de la loi.
Georges Clemenceau est opposé à l'article 4 par anticléricalisme et par principe de laïcité stricte. Il estime que cet article, en exigeant que les associations cultuelles se conforment aux règles générales du culte pour recevoir les biens ecclésiastiques, revient à donner une reconnaissance légale aux règles hiérarchiques de l'Église catholique (le droit canon), ce qu'il jugeait incompatible avec le principe de stricte séparation de l'État et des Églises. Toutefois, pour s'aligner sur l'idéologie de son parti, Clemenceau vote finalement cet article 4.
Président du conseil
Face aux émeutes que suscitent la loi, le gouvernement de Ferdinand Sarrien fait appel à Georges Clemenceau pour devenir ministre de l'Intérieur en 1906. Fin octobre 1906, Sarrien, malade, démissionne et Clemenceau se retrouve propulsé président du conseil.
Au pouvoir, Clemenceau fait preuve d'une intransigeance insoupçonnée face à ceux qui violent la loi. Son désir de liberté ne semble avoir d'égal que son amour de l'ordre. « Je suis le premier des flics » aime-t-il répéter. Bien que chef du gouvernement le plus à gauche que la IIIe République ait connu, Clemenceau doit faire face pendant ce mandat à une vague de mouvement social inédite qui ébranle tout le pays.
Il existe alors en France un mouvement révolutionnaire à deux têtes, le syndicalisme révolutionnaire et le socialisme. Les mouvements de grève se succèdent, de plus en plus nombreux et violents. D’abord réticent, Clemenceau s’habitue à faire intervenir l’armée pour que le désordre n’empiète pas sur la liberté de travail.
À la suite de scandales résultant d’interventions musclées contre des grévistes, trois ans plus tard, la chambre fait tomber Clemenceau lors d'un simple vote d'un ordre du jour.
La Première Guerre mondiale
Depuis son fauteuil de sénateur, Clemenceau s'attelle alors au réarmement de la France. La guerre est inévitable. Clemenceau nourrit cette certitude depuis la défaite de 1870. Sans la souhaiter, il faut toutefois la préparer et Dieu sait combien la France est en retard par rapport à l’Allemagne. Patriote et revanchard, il participe donc activement au projet de loi portant le service militaire à trois ans.
Le 2 août 1914, Clemenceau entre dans la guerre sourd au doute et au découragement. Toutefois, pour faire du bruit, il préfère sa plume de journaliste à son siège de sénateur. Son nouveau journal, L'Homme Libre, fondé en 1913, est suspendu par les autorités militaires pour avoir dénoncé les mauvaises conditions sanitaires des blessés revenant du front. Clemenceau n'a que faire et le renomme L'Homme Enchaîné. Il faut dire qu'une censure militaire (et politique aux yeux de Clemenceau) a été votée. Toutefois, il ne faudrait pas considérer Clemenceau comme un défaitiste ou un pacifiste. Pendant tout le conflit, il s'évertue à insuffler un esprit de guerre à des ministres qu’ils jugent trop mous et n'hésitent pas à donner de sa personne en allant directement au contact des soldats sur le front.
| L'Homme de Clemenceau, quand il était encore libre. |
Clemenceau est nommé Président du Conseil des ministres et ministre de la Guerre par le Président Raymond Poincaré le 16 novembre 1917, au plus fort de la Première Guerre mondiale. Son gouvernement se caractérisa par une autorité forte, une lutte implacable contre le défaitisme et une réorganisation pour soutenir les troupes. Clemenceau se rend régulièrement sur le front pour encourager les Poilus, pour qui il a une profonde admiration.
| Clemenceau dans les tranchées. Poincaré lui reprocha souvent de s'éloigner des centres de pouvoir mais Clemenceau ne cessa pas ses visites qui furent beaucoup dans le regain de moral des troupes. |
“La guerre, rien que la guerre”. Aux yeux de Clemenceau, le pacifisme est un instrument de l’Allemagne pour faire ployer la France. Malgré le climat de crise dans lequel se fait son arrivée au pouvoir (échec cuisant du Chemin des dames, grèves, mutineries, défaitisme), Clemenceau ne démord pas de sa ligne : la seule issue possible de la guerre est une défaite de l'Allemagne.
Face à l’intransigeance du Tigre, Raymond Poincaré, le président de la République (avec qui Clemenceau entretenait des relations très difficiles) lui déclare un jour : « Il n'y a rien qui vous rende si fort que de ne pas tenir à rester au pouvoir. »
| Raymond Poincaré, 10e président de la République. |
Son rôle fut capital dans le rétablissement du moral et dans la coordination militaire notamment en soutenant la mise en place du commandement unique allié, à l’été 1918.
L'armistice est signé le 11 novembre. À cette nouvelle, Clemenceau se serait effondré, en pleurs. Il en sort auréolé de gloire et il faut dire qu'il n'hésite pas à faire de l'ombre aux autres responsables politiques (Poincaré en premier) pour recevoir tous les honneurs.
Le 21 novembre 1918, Clemenceau et Foch sont élus académiciens à l'unanimité. Alors que Foch sera présent aux séances, Clemenceau gèlera son fauteuil. L'humanité eut cette phrase piquante : « M. Clemenceau a contribué à la Commune. Il est devenu conservateur. M. Clemenceau a été dreyfusard. Il a étouffé la justice. M. Clemenceau a assailli, criblé de sarcasmes et ruiné le Sénat. Il est Sénateur. M. Clemenceau a mésestimé l'Académie française. Il en a été élu hier membre. » (p.555).
Le Traité de Versailles
Une fois la guerre gagnée, il faut encore gagner la paix, selon l'expression du Père la Victoire. Une besogne qui s'annonçait difficile et qui le fit bien au-delà des attentes. L'Allemagne ayant accepté l'armistice sur la base des quatorze points du président américain Wilson, cela donnait un rôle prépondérant aux États-Unis et mettait en porte-à-faux les traités signés entre les alliés avant 1917 (notamment avec l'Italie). Le réalisme des européens, à commencer par Clemenceau, qui cherchent à défendre leurs intérêts nationaux, se heurte à l’idéalisme intransigeant de Wilson. « Clemenceau pensait de Wilson ce qu'il pensait des Américains : un peuple sympathique, qui est “la jeunesse et l'espoir du monde”, mais, en raison même de cette jeunesse, un peuple un peu trop sûr de lui-même, immodeste, qui se croit supérieur à toutes les autres nations. » (p.562).
Signé le 28 juin 1919, le Traité de Versailles était assez sévère pour humilier les Allemands et assez incohérent pour les laisser espérer une revanche. Les alliés se tirent dans les pattes à tout bout de champ et le Congrès américain va même jusqu’à refuser le Traité, quand bien même ils avaient imposé leurs vues dessus tout au long des négociations.
| Galerie des Glaces, 28 juin 1919. |
Alors que la paix internationale est dure à négocier, la paix intérieure est elle aussi menacée. La révolution d’Octobre a fait des petits, en particulier en Allemagne où misère et défaite lui ont fait une place de choix. Le ministère de Clemenceau doit s'atteler à la dure tâche de la reconstruction entre poilus exigeants et socialistes toujours plus hostiles.
Le 19 février 1919, en quittant son appartement rue Franklin, Clemenceau est victime d'une tentative d'assassinat par un militant anarchiste Émile Cottin. Blessé, Clemenceau se remet rapidement et demande même la grâce présidentielle pour Cottin auprès de Poincaré qui l’accepte.
Le départ
En janvier 1920, le septennat de Raymond Poincaré touche à sa fin. Pressé par nombre de ses proches, Clemenceau finit par accepter de présenter sa candidature pour l'Élysée face à Paul Deschanel. Lors du vote préparatoire pour élire le président (vote qui a lieu au palais du Luxembourg), le résultat tombe. À la surprise générale, Clemenceau est mis en minorité face à Paul Deschanel, alors Président de la Chambre des députés. Clemenceau obtient 389 voix contre 408 pour Deschanel. Profondément vexé, Clemenceau préfère retirer sa candidature plutôt que d'affronter le congrès à Versailles (alors qu’en 1913, Poincaré avait aussi perdu le vote préparatoire mais avait eu le cran de maintenir sa candidature). Lors du vote final à Versailles, qui voit l'élection de Paul Deschanel, il se trouve tout de même 56 députés pour voter pour le non-candidat.
Clemenceau se retire alors de la vie politique et part sillonner le monde, de l'Asie du Sud-Est aux Etats-Unis en passant par l'Égypte, il voyage comme il ne l'a jamais fait auparavant.
Clemenceau en voyage
Toutefois, le Tigre se fait de plus en plus vieux et voit ses proches disparaître un à un : trois de ses frères et sœurs meurent en moins d’une année. Lui qui entretenait de solides et profonds liens avec sa famille, ces disparitions le laissent pantois.
« Maintenant que j'arrive à la fin de ma vie, J'en suis arrivé à cette conclusion qu'il n'y a qu'une chose qui existe réellement, la famille, et, par là j'entends non seulement les êtres qui vous sont apparentés, mais aussi, les amis, les véritables amis. En dehors d'elle, il n'y a rien. Évidemment, elle vous donne beaucoup de soucis, de tracas ; il faut s'en occuper quelquefois, plus souvent même qu'on ne le pourrait, mais quand arrivent les moments difficiles, il n'y a que dans la famille que l'on trouve les véritables consolations de toutes les amertumes de la vie. Croyez-en ma vieille expérience. » (p.628)
Durant ces années Georges Clemenceau peut laisser libre cours à son amitié avec Claude Monet. Depuis plusieurs années, les deux hommes avaient tissé une amitié profonde, née d’une admiration mutuelle et d’une sensibilité commune à la beauté et à la vérité. Clemenceau, grand amateur d’art et de nature, voyait en Monet le « peintre de la lumière », tandis que le peintre admirait la force de caractère et la droiture du « Tigre ». À partir de 1918, Clemenceau encouragea sans relâche son ami dans l’achèvement des Nymphéas, malgré la cécité croissante de Monet, et œuvra personnellement pour que l’œuvre soit offerte à la France et installée à l’Orangerie. Après la mort du peintre en 1926, Clemenceau fit respecter ses volontés et accompagna lui-même les toiles.
| Clemenceau et Monet dans son jardin rue Franklin. |
En parallèle, Clemenceau écrit. Que ce soient des essais, des livres ou des centaines de lettres à des amies pour qui il brûle d'une amitié ardente. Clemenceau use sa plume, mais pas pour le journalisme cette fois-ci.
Bien qu'il ne fasse plus de politique, Clemenceau se soucie énormément de l'application du Traité de Versailles et se désole de voir qu'il est autant bafoué. Il voit les concessions faites comme des aveux de faiblesse. Toutefois, le gouvernement fait appel à la renommée et à la plume de Clemenceau, pour écrire une lettre au président des États-Unis Calvin Coolidge, pour faire comprendre à l'administration américaine les difficultés de remboursement de la dette interallié par la France. Cette lettre, datée du 9 août 1926, constitue la dernière intervention politique du Tigre.
Le 23 novembre 1929, Clemenceau s'éteint chez lui rue Franklin, quelques semaines après le maréchal Foch, avec qui il s'est brouillé mais dont il avait honoré la dépouille d'une dernière visite.
Homme droit, vigoureux, qui ne pouvait exister dans les tempêtes, Clemenceau a accompagné presque toute la IIIe République, de 1870 à 1929. Elle ne devait lui survivre que dix ans.
Le 11 novembre, à Londres, le général De Gaulle déclare à la BBC :
« Au fond de votre tombe vendéenne, aujourd'hui 11 novembre, Clemenceau, vous ne dormez pas. Certainement la vieille terre de France qui vous enterre pour toujours a tressailli avec colère tandis que le pas insolent de l'ennemi et la marche feutrée des traîtres foulaient le sol de la patrie. [...] Quand la victoire sera gagnée et que la justice sera faite, les Français viendront vous le dire. Alors, avec tous les morts dont est pétrie la terre de France, vous pourrez dormir en paix. »
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