Référence : LIMONIER Kévin, Ru.net : géopolitique du cyberespace russophone, Paris, L'Inventaire, 2018, 128 p.
Kevin Limonier, maître de conférences en études slaves et en géopolitique à l’Université Paris 8, est une figure intellectuelle importante dans le domaine de la géopolitique numérique et des espaces post-soviétiques. En tant que directeur adjoint du laboratoire GEODE (« Centre de recherche et de formation pluridisciplinaire dédié à l’étude des enjeux stratégiques et géopolitiques de la révolution numérique »[1]), il joue un rôle clé dans la réflexion sur les enjeux géopolitiques contemporains. Reconnu comme un spécialiste de l’Internet russophone, Kevin Limonier publie en 2018 Ru.net : géopolitique du cyberespace russophone aux éditions L’Inventaire, où il analyse les enjeux géopolitiques et culturels de l’espace numérique russophone.
Analyse
Le
cyberespace comme levier géopolitique de premier ordre
Dans son ouvrage, Kevin Limonier met en lumière l’importance croissante du cyberespace comme « levier géopolitique de tout premier ordre »[2]. Traditionnellement, la géopolitique[3] se concentrait sur les espaces physiques (territoires, mers et airs), mais avec l’avènement du numérique, un nouvel espace s’est imposé : le cyberespace. Il permet d’exercer une influence sans avoir à déployer de forces militaires ou à occuper physiquement un territoire.
Les États-Unis ont été parmi les premiers à reconnaître le potentiel stratégique du cyberespace. Au début des années 2010, en collaboration avec Israël, ils ont lancé l’opération Stuxnet, un ver informatique conçu pour infiltrer les systèmes de contrôle industriel des installations nucléaires iraniennes, notamment les centrifugeuses d’enrichissement d’uranium à Natanz. Stuxnet se propageait via des clés USB infectées, exploitant des vulnérabilités dans les systèmes Windows. Une fois infiltré, il altérait le fonctionnement des centrifugeuses en modifiant les commandes des automates programmables (PLC)[4]. Sur le plan stratégique, Stuxnet a démontré l’efficacité du cyberespace comme outil de coercition.
Un autre exemple de cyberattaque menée par un État est l’opération Cloud Hopper, attribuée à la Chine. Révélée en 2017 par les entreprises de cybersécurité PwC (PricewaterhouseCoopers) et BAE Systems, cette campagne d’espionnage a été orchestrée dès 2015 par le groupe APT10, également connu sous les noms de Stone Panda ou MenuPass, un groupe de hackers lié au ministère chinois de la Sécurité d’État. L’opération ciblait en priorité les fournisseurs de services managés (Managed Service Providers – MSP), en particulier dans le domaine du cloud computing, afin de s’infiltrer indirectement dans les infrastructures informatiques de leurs clients. Parmi ces derniers figuraient de grandes entreprises issues de secteurs stratégiques tels que l’aéronautique, l’énergie, les télécommunications ou encore la santé, mais aussi plusieurs administrations gouvernementales. Pour pénétrer ces systèmes, les cybercriminels ont eu recours à des campagnes de phishing sophistiquées et à l’exploitation de failles de sécurité connues. Une fois un accès initial obtenu, ils ont utilisé la technique du pivoting pour se déplacer latéralement au sein des réseaux compromis. Cette approche leur a permis de compromettre des centaines d’organisations réparties dans au moins 12 pays, parmi lesquels figurent les États-Unis, le Royaume-Uni, le Japon et l’Australie.
Le cyberespace est donc devenu un levier géopolitique de premier ordre. Comme nous venons de le démontrer, il offre aux États des moyens inédits pour influencer, déstabiliser ou affaiblir leurs adversaires sans recourir à la force militaire.
Le poids des populations russophones dans les pays baltes
L’auteur souligne l’importance des populations russophones dans les pays baltes comme un levier géopolitique pour la Russie, notamment en raison de leur forte présence dans des pays comme la Lettonie et l’Estonie. Cependant, il est essentiel de nuancer cette analyse en tenant compte des évolutions récentes et des dynamiques sociopolitiques dans ces régions. Aujourd’hui, d’après Balic Studies Center (institut de recherche privé à but non lucratif ), les russophones représenteraient une part significative de la population dans les pays baltes, notamment en Lettonie (environ 25 %) ou en Estonie (environ 24 %)[5]. En Lituanie, la population russophone est quant à elle, moindre (environ 5 %). Ces chiffres, bien qu’ils restent significatifs en Lettonie et Estonie, ne reflètent pas nécessairement une influence politique ou électorale décisive. En effet, la majorité des populations baltes, y compris une partie des russophones, se montrent profondément pro-européennes et attachées à leur intégration dans les structures occidentales[6]. Depuis le début de la guerre en Ukraine, cette tendance s’est renforcée, avec des mesures visant à réduire l’influence russe, comme en Lettonie, où les autorités ont interdit l’utilisation du russe dans les distributeurs de billets et d’autres services publics[7].
Autre exemple : des politiques éducatives et linguistiques visant à promouvoir les langues nationales (letton ou estonien) ont été également renforcées depuis la guerre en Ukraine au détriment du russe, renforçant ainsi l’identité nationale et à limiter l’influence culturelle et politique de la Russie. De plus, les efforts de la Russie pour mobiliser ces populations russophones à des fins politiques ou électorales semblent avoir un impact limité. Les élections récentes dans les pays baltes montrent que les partis pro-russes peinent à obtenir un soutien massif, et les initiatives visant à dissuader ces populations de s’engager en faveur de Moscou semblent porter leurs fruits. Ainsi, l’idée d’une influence russe décisive via ces populations doit être relativisée, d’autant plus que les gouvernements baltes ont mis en place des mesures pour contrer les ingérences extérieures et renforcer leur résilience face aux menaces hybrides.
En somme, l'ouvrage Ru.net de Kevin Limonier établit de manière convaincante le cyberespace comme un levier géopolitique majeur, où des opérations comme Stuxnet et Cloud Hopper permettent aux États d'exercer une influence sans recourir à la force conventionnelle. Cependant, son analyse des diasporas russophones comme instrument d'influence pour la Russie, bien que pertinente, doit être fortement nuancée. Les évolutions récentes, notamment depuis la guerre en Ukraine, montrent que les populations baltes, y compris russophones, demeurent majoritairement pro-européennes. Les politiques gouvernementales actives réduisent l'influence culturelle et politique russe, limitant ainsi considérablement l'efficacité de ce levier géopolitique.
[1] GEODE (Géopolitique de la
Datasphère). Site officiel de GEODE. [en ligne] Disponible sur
: <https://geode.science/> (consulté le 18 janvier 2025).
[2] Limonier, Kevin. Ru.net :
géopolitique du cyberespace russophone. Paris: L'Inventaire, 2021. ISBN
978-2-35597-032-0. Chapitre 1 page 24.
[3] Cattaruzza, A. Chapitre 1. Qu’est-ce que
la géopolitique ? Introduction à la géopolitique. ( p. 26 -55 ). [en
ligne]. Disponible sur : < https://shs.cairn.info/introduction-a-la-geopolitique--9782200624392-page-26?lang=fr
> (consulté le 18 janvier 2025).
[4] Albright, David, Brannan, Paul, et Walrond, Christina. Did Stuxnet Take Out 1,000 Centrifuges at the Natanz Enrichment Plant? Washington, DC: Institute for Science and International Security (ISIS), 15 décembre 2010. Disponible sur : < https://isis-online.org/isis-reports/detail/did-stuxnet-take-out-1000-centrifuges-at-the-natanz-enrichment-plant/ > (consulté le 18 janvier 2025).
[5] Baltstudies.ru. Les populations
russophones dans les pays baltes : enjeux et perspectives [en ligne].
Disponible sur : < https://baltstudies.ru/upload/iblock/3d5/3d551a32b37da4b27efea058b83d8878.pdf
> (consulté le 19 janvier 2025).
[6] Journals.kantiana.ru. La diaspora
russophone dans les pays baltes : état actuel et perspectives: [en
ligne]. Disponible sur : < https://journals.kantiana.ru/baltic_region/5102/36000/
> (consulté le 19 janvier
2025).
[7] Настоящее Время. Балтия. En Lettonie, les
guichets automatiques ne seront pas disponibles en russe : ce que pensent
les politiciens, les banques et les résidents [en ligne]. 23 octobre 2024. [en
ligne]. Disponible sur : < https://www.youtube.com/watch?v=TI2R9wEBNKU
> (consulté le 19 janvier 2025).
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