Le 5 novembre 2024, le chef de l’État kazakhe Kassym-Jomart Tokaïev s’est rendu en France pour y rencontrer le président français Emmanuel Macron.
Lors de cette visite, les deux présidents ont abordé des sujets variés tels que la coopération dans les secteurs du transport, de l'énergie nucléaire, de l'agriculture et de la culture, tout en soulignant l'importance d'un dialogue politique actif et de relations économiques renforcées, la France étant l'un des principaux partenaires commerciaux du Kazakhstan. Une rencontre qui a révélé les intérêts et les défis qui façonnent la politique kazakhstanaise depuis son indépendance en 1991.
Avec plus de 2,7 millions de km2, le Kazakhstan occupe plus de la moitié de la superficie de l'Asie centrale et constitue le poids lourd économique de la région dont il représente les deux-tiers. Toutefois, il ne représente qu’un quart de la démographie d’Asie centrale, avec seulement 19 millions d’habitants. Le Kazakhstan est le seul pays d’Asie centrale à partager ses frontières à la fois avec la Russie (sur près de 6 900 km) et avec la Chine : un voisinage qui traduit les luttes de pouvoir que se livrent les deux puissances dans cette arène aussi vaste que sous-peuplée. Le Kazakhstan regorge de ressources : pétrole, gaz, charbon, métaux, uranium (dont il détient 40% des réserves mondiales).
À la tête de l’État de 1990 à 2019 - mais présent jusqu’en 2022 dans les institutions clés du pouvoir - Noursoultan Nazarbaïev, apparatchik devenu président à l'indépendance, réussit grâce à une diplomatie multi-vectorielle à nouer des relations avec des pays du monde entier pour tenter de vaincre la malédiction de la géographie. C’est ainsi qu’Astana vend ses richesses à Moscou, soucieuse de sa minorité russe au nord, Pékin, pour qui le passage des Nouvelles routes de la soie par le pays et le pétrole Kazakhstanais sont cruciaux et à l'Union européenne, premier partenaire commercial. Ajoutons à cette liste, les États-Unis et la Turquie.
Politiquement, la démocratie n'est pas de mise. Bien qu'ayant en apparence passé la main à Kassym-Jomart Tokaïev en 2019, Nazarbaïev garde le contrôle des affaires militaires et économiques. En janvier 2022, une révolte éclate dans le nord du pays pour dénoncer la corruption d’un régime considéré comme une oligarchie mafieuse. En plus de ces troubles, une tentative de prise de pouvoir par la force est fomentée par le clan Nazarbaïev. Le président Tokaïev demande alors pour la première fois l'aide des troupes russes pour rétablir l'ordre et obtenir réellement les pleins pouvoirs. La souveraineté kazakhstanaise est questionnée : bien qu'indépendant de jure, qui fait la loi sur le sol kazakhstanais ?
Le Kazakhstan fait donc face à une série de dilemme : se faire une place sur une scène régionale empreinte d’une rivalité sino-russe, allier richesses du sous-sol et richesses de la population et pérenniser son système économique alors que le temps des ressources fossiles semble révolu.
| Le site d'extraction gazier de Karashaganak. |
I. Le Kazakhstan, au coeur d’enjeux énergétiques
Les ressources du Kazakhstan fondent toute la politique étrangère du pays, encore plus depuis l’indépendance (et donc l’ouverture) du pays en 1991. Le bassin de la mer Caspienne renfermerait les troisièmes réserves mondiales de pétrole, après celles de Sibérie et du golfe arabo-persique. En 2022, les réserves pétrolières du Kazakhstan étaient évaluées à 30 milliards de barils : les réserves mondiales prouvées de pétrole s'élèvent à environ 1,7 trillion de barils, selon les données de l'Energy Information Administration (EIA). Ainsi, les réserves kazakhes représentent environ 1,8% des réserves mondiales.[1] Le Kazakhstan possède également des gisements importants de gaz naturel dans des régions comme le bassin de Tengiz et la région de Kashagan. Au total, le Kazakhstan possèderait environ 2 300 milliards de m3 de gaz. En plus de ressources fossiles, le Kazakhstan est assis sur de formidables ressources minérales. Il détient les plus grandes réserves mondiales d'uranium, avec environ 20% des réserves mondiales et en est le premier producteur mondial. De plus, le Kazakhstan dispose de réserves considérables de fer, de zinc, de cuivre, d’or, d’argent et de molybdène (minerai métallique très utile dans la fabrication d’alliages). Enfin, pour parachever ce tour d’horizons, le Kazakhstan dispose de ressources de charbon qu’il utilise pour ses besoins internes notamment, ne disposant pas - encore - de programme nucléaire civil. Dresser une liste exhaustive des ressources du Kazakhstan reviendrait à retranscrire de manière quasi-identique le tableau périodique des éléments de Mendeleïev. De tels trésors ne sauraient laisser indifférents les grands de ce monde.
La relation qui unit Pékin et Astana représente parfaitement la stratégie chinoise d’approvisionnement mise en œuvre depuis Deng Xiaoping. Comprendre cette stratégie chinoise, c’est comprendre une grande partie de l’intérêt que porte la Chine au Kazakhstan.
Depuis sa fondation, la République populaire de Chine doit faire face à des défis démographiques considérables. De 540 millions d’habitants en 1949, la RPC compte aujourd’hui plus de 1,4 milliards d’habitants. Ne disposant que de maigres ressources, souvent de mauvaises qualités, la RPC ne peut pas subvenir elle-même aux besoins de sa population sans risquer des pénuries et des famines gigantesques. C’est dans cette optique que la Chine s’est progressivement ouverte au monde en nouant des partenariats de circonstances bien plus que de réelles alliances. Ne souhaitant pas dépendre d’une unique source d’approvisionnements, Pékin mène une « diplomatie des partenariats »[2] visant à multiplier les coopérations bilatérales pour n’en dépendre d’aucune. Aujourd’hui, c’est près de 80% du pétrole chinois qui transite par le détroit de Malacca[3] : une dépendance qui inquiète Pékin. Le détroit de Malacca est un goulet d’étranglement dont l’obstruction donnerait un coup très douloureux sinon fatal à l’économie chinoise. C’est notamment dans l’idée d’un contournement de Malacca que sont développés les partenariats entre la chine et les républiques d’Asie centrale, en particulier le Kazakhstan. Inscrit dans le projet des nouvelles routes de la soie, le Kazakhstan a exporté en 2023 près de 5 milliards de m3 de gaz vers la Chine, un chiffre en constante augmentation qui traduit bien cette stratégie chinoise de diversification de partenariats.
| Xi Jinping et Noursoultan Nazarbaïev, en 2013, lors du lancement du projet des Nouvelles routes de la soie par le dirigeant chinois. |
Cette stratégie prend corps au sein d’une politique plus large souvent désignée comme « diplomatie du chéquier ». La Chine est en lice pour devenir la superpuissance de demain. Toutefois, elle cherche à « dissiper l'idée d'une menace chinoise »[4]. Cet adoucissement de l'image est d'autant plus important qu'elle doit sécuriser ses apports énergétiques et alimentaires dont les besoins se sont considérablement accrus depuis vingt-cinq ans. La Chine utilise des investissements massifs, des prêts à des taux avantageux et des projets d'aménagements colossaux pour étendre, renforcer et ancrer son influence dans bon nombre de pays en développement. Cette stratégie qui s’inscrit au sein de la BRI s’incarne par le financement et la construction d’infrastructures stratégiques (ports, routes, pipelines, etc.) dans des pays d’Asie, d’Afrique ou d’Amérique latine. En outre, Pékin propose des partenariats sans conditions contrairement aux approches occidentales qui conditionnent souvent leurs aides à des réformes politiques ou économiques. Un élément loin d’être anodin pour des pays qui sont souvent des régimes autoritaires ou des démocraties très imparfaites. Cependant, cette stratégie s'accompagne parfois d'une dépendance financière des pays récipiendaires, avec des risques de surendettement et de concessions stratégiques (comme des baux portuaires ou des accords préférentiels pour les entreprises chinoises).
Du fait de ses ressources, le Kazakhstan accueille sur son sol plusieurs firmes du monde entier. La Chine y est évidemment présente principalement au travers de la China National Petroleum Corporation (CNPC) qui opère au Kazakhstan via sa filiale AktobeMunaiGas. CNPC est l’un des principaux exploitants de pétrole et de gaz, gérant plusieurs champs pétroliers majeurs. Pour extraire l’uranium, la Chine possède China General Nuclear Power Group, principal partenaire dans des projets d'extraction d’uranium, notamment avec la société nationale kazakhe Kazatomprom. La Russie, deuxième « tutrice » de l’Asie centrale a elle aussi ses entreprises sur place. Parmi les entreprises russes sur place citons Lukoil, partenaire actif dans l’extraction pétrolière au Kazakhstan, notamment via des projets offshore sur la mer Caspienne, Rosatom pour l’extraction de l'uranium ou Gazprom pour le transport du gaz kazakhstanais vers la Russie. En plus de ces entreprises sino-russes, plusieurs firmes occidentales exploitent les ressources kazakhstanaises : Chevron Corporation et Exxon Mobile pour les États-Unis, Orano et Total pour la France, Cameco pour le Canada, Glencore pour la Suisse. Un exemple probant de cette internationalisation de l’exploitation des ressources est le consortium de Karachaganak. Le consortium de Karachaganak est une joint-venture entre plusieurs entreprises internationales et le gouvernement kazakhstanais, avec une part de 10 % détenue par KazMunayGas, la compagnie pétrolière nationale du Kazakhstan. Les autres actionnaires sont Shell (29,25 %), ENI (29,25 %), Chevron (18 %) et Lukoil (13,5 %). Le consortium exploite principalement du gaz naturel et du pétrole dans le champ de Karachaganak, l’un des plus grands gisements de gaz au monde[5].
Le Kazakhstan a largement basé son économie sur l’exploitation et l'exportation de ses ressources et c’est en toute conscience que le Kazakhstan a choisi d'attirer des entreprises internationales pour exploiter ses ressources naturelles. Cette décision relevait toutefois davantage de la nécessité que d’un réel choix. Depuis l’indépendance, le pays a cherché à maximiser les avantages économiques via une ouverture au monde, tout en tentant de maintenir une certaine souveraineté sur ses ressources. Les politiques gouvernementales ont favorisé des partenariats avec des entreprises étrangères, notamment dans les secteurs pétrolier, gazier et minier. Des initiatives comme le Conseil des investisseurs étrangers, présidé par le président du Kazakhstan, ont été mises en place pour faciliter les discussions entre les investisseurs étrangers et le gouvernement, soulignant un environnement d'investissement favorable et une volonté claire d'attirer des capitaux étrangers[6]. Cette ouverture au monde a été largement reprise pour porter à l’international l’image d’un Kazakhstan ouvert, à la fois cœur et carrefour.
II. Un pays « victime » de son implantation géographique ?
L’étude du Kazakhstan illustre parfaitement le fait que la politique d’un État est guidée par sa géographie. Le Kazakhstan et l’Asie centrale plus généralement a toujours été enclavé entre les appétits de ses deux grands voisins russes et chinois. Le Kazakhstan partage 1 533 km de frontière avec la Chine et 6 846 km avec la Russie, faisant de cette dernière frontière la deuxième plus longue au monde. Neuvième pays le plus vaste au monde, le Kazakhstan reste toutefois un pays enclavé et ne partageant ses frontières qu’avec cinq autres États (la France, pourtant cinq fois plus petite, ouvre sur trois mers, un océan et partage ses frontières avec huit autres pays). Le Kazakhstan apparaît ainsi comme un espace à la croisée des mondes. À la chute de l’URSS, le gouvernement kazakh a cherché à se forger une identité propre : « une identité eurasiatique fondée sur un attachement à la terre et une ouverture aux échanges économiques »[7], pour devenir un « épicentre de l’Eurasie entre la Russie et la Chine »[8]. Alors que Moscou a affirmé à plusieurs reprises sa volonté de garder la main sur le Kazakhstan, quoi qu’il en coûte, la Chine entame quant à elle une « conquête de l’ouest »[9] via son projet des Nouvelles routes de la soie.
L’enclavement du Kazakhstan et de l’Asie centrale ne riment toutefois pas avec marginalisation. En plus des précieuses ressources évoquées ci-dessus, la région a toujours constitué un axe commercial majeur entre Asie et Europe. Alexandre le Grand y fonda plusieurs villes. La Chine des Han y développa les routes de la soie originelles. Tantôt sous le joug des Perses safavides, des Ottomans, des Mongols, des Qing et des Russes[10], le Kazakhstan a toujours été un carrefour vassal des grands empires voisins, le ciment entre plusieurs entités impériales. Encore aujourd’hui, l’Histoire semble rattraper Astana.
Soucieux de se construire sa propre identité, Astana a misé sur « l’ouverture » après l'indépendance : le Kazakhstan se veut être un pays de rencontre et de tolérance : un pays « multinational »[11]. Cela transparaît nettement à travers les différents projets oecuméniques portés par le gouvernement. Un exemple majeur est la tenue régulière du Congrès des leaders des religions mondiales et traditionnelles à Astana qui réunit des représentants des principales religions du monde pour discuter de la paix et de la coopération interreligieuse[12]. Citons également la construction du Palace of Peace and Reconciliation, un centre interreligieux qui incarne l'engagement de l’État envers la tolérance religieuse.
Pour renforcer cette idée d’ouverture, le Kazakhstan a organisé l'exposition internationale de 2017 sous le thème « l'énergie du futur ». Ce projet visait à exposer au monde les innovations technologiques et à promouvoir le dialogue sur les défis mondiaux en matière d'énergie.
Malgré une volonté d’émancipation, Moscou n’est jamais loin et les liens avec l’ancien tuteur soviétique sont encore trop forts pour être niés, notamment en matière sécuritaire. Le 2 janvier 2022, des milliers de personnes descendent dans les rues pour dénoncer les prix du carburant. Gagnant le nord du pays, le mouvement se transforme progressivement en émeutes. Finalement, c’est tout le système politique kazakhstanais qui est pointé du doigt. Pourquoi un pays disposant d’autant de ressources n’est pas capable de mieux subvenir aux besoins de sa population ? Craignant des débordements dangereux, le gouvernement de Tokaïev se montre très répressif, ce qui ne fait que légitimer et renforcer le mouvement de contestation. N’Étant plus capable de faire face, Tokaiev appelle Moscou à la rescousse, dans le cadre de l'OTSC (Organisation du Traité de Sécurité Collective) dont la Russie et le Kazakhstan sont membres. La Russie exploite plusieurs bases au Kazakhstan et n'a pas intérêt à laisser des troubles y éclater : la base aérienne de Koustanaï, le polygone de test de missiles de Sary-Chagan et le cosmodrome de Baïkonour pour le lancement des fusées. En plus de cela, Moscou souhaite assurer la sécurité de la minorité russe du nord du Kazakhstan tout en étant soucieuse de réaffirmer son pré-carré. C’est pour toutes ces raisons que Poutine répond favorablement à l’appel de Tokaïev. 2000 soldats russes sont ainsi déployés au Kazakhstan, sous mandat de l’OTSC, pour sauver le pays et surtout le régime[13], doublement menacé par les émeutes et le clan Nazarbaïev, soucieux de reprendre la main. Le Kazakhstan sort ébranlé de cet épisode. La politique de détachement de la Russie engagée par Nazarbaïev connaît un sérieux revers. Se voulant ouvert sur le monde et partenaires de nombreux pays, le Kazakhstan a été sauvé par la Russie seule. Par le succès de cette opération, la Russie a bien montré qu’elle était toujours la puissance incontournable de la région. En assurant une opération de police quelques semaines avant l’invasion de l’Ukraine, la Russie pointe du doigt également la faiblesse latente des institutions militaires des républiques d’Asie centrale.
| La mairie d'Almaty en flamme en janvier 2022. |
Moscou a montré à quel point étaient précieux les capitaux kazakhstanais, qui lui servent à moderniser sa propre industrie.
Chine et Russie sont en compétition sur le leadership en Asie centrale. Toutefois, les puissances ne misent pas sur les mêmes atouts. L’intervention de la Russie a arrangé la Chine. Pékin voyait ses routes d'approvisionnements sécurisées sans débloquer de moyens matériels. D’autant plus que la Chine n’aime pas intervenir militairement sur des sols étrangers, fidèle à sa doctrine anti-colonialiste et anti-impérialiste prônée depuis la conférence de Bandung en 1955.
Pour assurer sa mainmise sur la région, la Chine mise davantage sur le volet économique. Grâce à son projet des nouvelles routes de la soie, la Chine se pose à la fois comme le moteur de l’intégration économique régionale ainsi qu’un arbitre dans les conflits régionaux[14] en remplacement progressif de la Russie.
Le Kazakhstan est une pièce maîtresse du projet des Nouvelles routes de la soie. Avec ses 2,7 millions de km2, le Kazakhstan constitue le cœur - gigantesque - de l’Asie. En septembre 2013, c’est à Astana que Xi Jinping annonce officiellement le lancement du projet One Belt, One Road, renommé Belt and Road Initiative (BRI) en 2017. L’objectif de Pékin est de relier la Chine à l’Europe en créant une série de corridors routiers et ferroviaires[15]. Comme le définissent les Nations-Unies, un corridor est un axe de transport de concentrations des infrastructures de communication et de transport[16]. Selon cette définition, le Kazakhstan apparaît comme un carrefour de corridors. Les axes de transports franchissent la frontière sino-kazakhe en deux points : Khorgos et Alashankou, (postes frontières rouverts en 1983). Le « port-sec » chinois de Khorgos a ainsi fait l’objet de considérables investissements de la part de Pékin pour devenir la vitrine des nouvelles routes de la soie terrestre. À la fois départ d’autoroutes et gare ferroviaire pouvant accueillir jusqu’à 18 000 conteneurs, Khorgos est le centre névralgique du commerce sino-kazakh : en 2022, il aurait accueilli 13 300 trains de marchandises[17].
| Un train de marchandises franchissant la frontière à Alanshankou. |
D’après le projet chinois, trois corridors doivent relier par la terre la Chine à l’Europe : un corridor Chine-Mongolie-Russie (Transsibérien), un autre Chine-Kazakhstan-Russie (Eurasian Land Bridge) et un troisième Chine-Asie centrale-Iran-Turquie[18]. Porte d’entrée de deux corridors sur trois, le Kazakhstan apparaît donc bien comme la pierre angulaire de la BRI terrestre. Afin de ne pas perdre cette précieuse place, Astana a lancé plusieurs projets pour moderniser ses axes de transport hérités de l’ère soviétique. C’est ainsi que le Kazakhstan a lancé le programme Nurly Zhol (« La voie vers le futur ») pour relier Khorgos aux rives de la mer Caspienne. Cette route passerait par le Caucase et éviterait ainsi l’Iran, une caractéristique précieuse pour la Chine dans sa stratégie de diversification[19]. Deux autres projets de corridors à travers le Kirghizistan et le Tadjikistan sont également à l’étude.
Lancé au début des années 2000, le Tashkent–Ili–Turkmenistan Railway (TITR) est un projet ferroviaire stratégique reliant la Chine à l'Europe via le Kazakhstan, l’Ouzbékistan et le Turkménistan avant de partir vers la Caspienne et le Caucase.
Pour le Kazakhstan, ce projet lui permet de se positionner comme un hub logistique clé. Pour la Chine, ce corridor est une occasion de contourner la Russie et l’Iran. Le Kazakhstan est donc davantage envisagé comme une « non-Russie », un « non-Iran », que comme une route à part entière, posant ainsi la question de l’avenir du système économique kazakhstanais.
III. Quel avenir pour le système économique kazakhstanais ?
Que ce soit envers la Russie ou la Chine, le Kazakhstan semble être voué à être le vassal de ses voisins. Le projet des nouvelles routes de la soie apporte de multiples opportunités pour le Kazakhstan. Avec la dislocation de l’URSS, le bassin de la mer Caspienne s’est ouvert au monde. Dans ce nouveau schéma, le Kazakhstan apparaît à la fois comme un État producteur et comme un État de transit. Les investissements chinois dans les infrastructures, comme les autoroutes, les voies ferrées et les pipelines, stimulent temporairement l’économie locale et améliorent la connectivité régionale. La Chine a ainsi largement financé le projet d’autoroute reliant Khorgos à Almaty (plus grande ville kazakhstanaise). Le projet a permis d'améliorer les conditions de circulation, de réduire les coûts logistiques et d'accélérer les échanges commerciaux[20] et de faire de Khorgos l’épicentre des routes de la soie terrestre alors que la ville avait la réputation d’être la plus éloignée d’Asie centrale. De la même façon, la Chine a investi dans des projets de production d'énergie hydroélectrique dans la région de Mangystau (sud-ouest du Kazakhstan). Ce projet, financé en grande partie par la Banque Asiatique de Développement (BAD) vise à diversifier les sources d'énergie du Kazakhstan et à répondre à la demande croissante d'énergie dans une région très industrielle[21]. Par ailleurs, en plus d’avantages matériels, ces investissements chinois permettent en outre au Kazakhstan de concrétiser sa volonté de prendre ses distances avec Moscou. Rappelons que malgré l’intervention des troupes russes en janvier 2022, quelques semaines plus tard, le Kazakhstan s’est abstenu lors du vote des Nations-Unis pour condamner l’invasion russe de l’Ukraine. Une « neutralité » étonnante de la part d’une ancienne république soviétique.
| La ligne ferroviaire Khorgos-Almaty. |
Entre les cinq républiques d’Asie centrale et la Chine, force est de constater un déséquilibre dans les échanges. En moyenne, ce sont 30% des exportations des cinq républiques centrasiatiques qui sont destinées à la Chine, contre seulement 1% pour cette-dernière[22]. En 2019, 90 % des exportations kazakhes vers la Chine concernaient le pétrole, le gaz et les minerais. En revanche, les exportations chinoises vers le Kazakhstan incluent principalement des biens manufacturés, consolidant une asymétrie économique[23].
Par ailleurs, notamment dans le but d’équilibrer son marché du travail interne, la Chine emploie ses propres travailleurs nationaux - aux dépens des travailleurs locaux - pour mener à bien les projets nécessités par la BRI à l’étranger. Ainsi, en 2015, on dénombrait plus de 14 000 ouvriers chinois sur le sol kazakhstanais.
En 2023, les exportations du Kazakhstan vers la Chine ont atteint environ 10,4 milliards de dollars américains. Ces exportations étaient majoritairement constituées par le pétrole, le gaz, des minerais et des métaux. De l'autre côté, la Chine exporte vers le Kazakhstan des biens manufacturés, machinerie et équipements industriels et biens de consommation[24].
Par ces achats, en constantes augmentations, la Chine renforce toujours plus la dépendance du Kazakhstan à ses ressources et donc aux exportations chinoises.
Enfin, par son emplacement, le Kazakhstan est précieux pour la Chine. Il contourne des puissances « problématiques », Russie et Iran et ouvre sur la mer Caspienne et le Caucase. Ainsi, le Kazakhstan est considéré par la Chine comme un simple moyen, bien plus que comme une réelle fin.
L’économie kazakhstanaise est quasi entièrement basée sur l’exploitation de ressources fossiles. En plus d’être fortement dépendant des cours des prix des énergies, le Kazakhstan exploite des ressources de plus en plus décriées car causes du dérèglement climatique. En outre, ces ressources ne sont pas infinies, d’où la volonté d’Astana de diversifier son économie. La donnée environnementale, vient donc questionner la soutenabilité du système économique kazakhstanais.
Tout d'abord, l'impact environnemental de l'exploitation des ressources fossiles au Kazakhstan est de plus en plus mis en évidence. Le pays figure parmi les plus grands émetteurs de CO2 par habitant dans le monde, avec une forte dépendance au charbon pour la production d'électricité (d’où le projet de nucléaire civil). Selon l’entreprise suisse IQair, la ville de karagandy est la 44e la plus polluée au monde, sur un total de 7812[25], alors que le Kazakhstan occupe la 40e place dans le classement des pays les plus pollués. Le rapport de la Banque mondiale intitulé Climate Action Can Catalyze Kazakhstan’s Economic Diversification estime que l'inaction face aux enjeux climatiques pourrait réduire l'économie du pays de 1,6 % d'ici 2050 et aggraver la pauvreté de 3%, avec une diminution des salaires réels de 2,1 %. Les entreprises de combustibles fossiles risquent de perdre de la compétitivité en raison de la décarbonisation mondiale, et le pays pourrait voir ses revenus des exportations de pétrole et de gaz diminuer en raison de politiques climatiques telles que le mécanisme d'ajustement carbone aux frontières de l'Union européenne[26]. L'Union européenne a mis en place un mécanisme d'ajustement carbone aux frontières (CBAM, pour Carbon Border Adjustment Mechanism).
Ce mécanisme, entré en vigueur en 2023 sous la forme d'un système de suivi, vise à imposer des droits de douane sur les produits importés en fonction de leur empreinte carbone. Le CBAM pourrait entraîner une augmentation des coûts d'exportation des entreprises kazakhstanaises, réduisant ainsi leur compétitivité économique sur le marché européen. Un élément qui pousse le Kazakhstan à diversifier son économie, d’autant plus que l'Union européenne est un partenaire économique majeur du Kazakhstan.
Le 6 octobre dernier, la population avait affirmé son soutien au projet de construction d’une centrale nucléaire au Kazakhstan lors d’un référendum qui avait vu 71% des kazakhstanais se prononcer en faveur du projet (ce résultat doit toutefois être nuancé en raison du caractère très relatif de la démocratie kazakhstanaise). Malgré ses considérables réserves d’uranium et son passé nucléaire soviétique, le Kazakhstan ne maîtrise pas l’énergie atomique et la population doit encore faire face à des pénuries d’électricité récurrentes. C’est dans cette optique que le président Tokaïev s’est rendu à Paris le 5 novembre dernier pour renforcer la coopération entre les deux pays[27]. Le président kazakhstanais entend bien user du partenariat technologique qui unit la France et le Kazakhstan et en profiter pour tenter de prendre ses distances avec la Russie, bien que Rosatom (entreprise publique russe spécialisée dans le nucléaire) ne soit jamais loin.
| Les présidents Macron et Tokaïev à Paris en 2024. |
Cette volonté de doter le Kazakhstan de l’énergie nucléaire illustre un phénomène plus vaste : celui de sortir le pays de sa dépendance aux ressources minières et fossiles en plus d'œuvrer pour l’indépendance énergétique du pays. De manière plus générale, ce projet de centrale nucléaire illustre une volonté d’abord portée par Nazarbaïev puis aujourd’hui par Tokaïev de faire de l’économie kazakhstanaise une économie manufacturière et non plus seulement minière. En février 2023, le ministère de l’industrie kazakhstanais a indiqué vouloir officiellement tourner l’économie du pays vers la production « de produits à moyenne et haute valeur ajoutée » ainsi que la création d’un écosystème de petites et moyennes entreprises (PME) gravitant autour des grandes firmes existantes[28]. Depuis la fin des années 2010, le Kazakhstan cherche à diversifier ses activités économiques notamment en multipliant les partenariats avec des entreprises internationales[29]. Principal gestionnaire et planificateur des affaires économiques, l’État kazakhstanais mise de plus en plus sur les NTIC et l’industrialisation.
Conscient d’être à un tournant de l’ordre mondial, Astana cherche à s’autonomiser en délaissant le modèle de développement de l'indépendance qui aujourd’hui n’est plus soutenable pour la souveraineté kazakhstanaise[30].
Conclusion
« Les gisements de la Caspienne constituent à l’évidence une bénédiction pour les républiques nouvellement indépendantes de l’ex-URSS » écrivait Frédéric Grare en 1997. Près de trois décennies plus tard, la réalité a désenchanté cette vision : les ressources semblent davantage être un cadeau empoisonné. Elles ne bénéficient que très peu à la population, qui ne comprend pas le décalage entre les richesses du sol et les richesses du pays. Elles n’ont en outre pas permis au Kazakhstan de s’affirmer sur la scène internationale comme puissance souveraine. Si le Kazakhstan semble vouloir prendre des distances relatives avec Moscou, c’est pour mieux tomber dans les bras de Pékin.
À ce défaut de souveraineté s’ajoute la question de l’identité kazakhe. Le Kazakhstan est-il capable de se construire une identité nationale propre ? Le pays est une mosaïque d’ethnies. En 1991, à peine un tiers de la population du pays se revendiquait comme kazakhe. La minorité russe du nord du pays ainsi que toutes les minorités héritées de l’ère soviétique semblent empêcher l’émergence d’un véritable État-nation. De plus, bien que de plus en plus dépendant de la chine, un fort sentiment sinophobe se développe à l’est du Kazakhstan, en réaction à la stratégie chinoise d’implantation et d’apport de main-d’œuvre.
SOURCES
[1] : « International Energy Statistics », US Energy Information Administration, 2022.
[2] : Emmanuel Lincot & Emmanuel Véron, La Chine face au monde, une puissance résisitible, Paris, éditions Capit-Muscat, 2021.
[3] : Alain Labat, « Malacca : un détroit cœur du nouveau monde », Conflits, 19/01/2023.
[4] : Emmanuel Lincot & Emmanuel Véron, La Chine face au monde, une puissance résisitible, op.cit.
[5] : « Foreign Investors’ Council chaired by the President of the Republic of Kazakhstan », Foreign Investors’ Council, consulté le 15/11/2024, URL : https://fic.kz/en
[6] : Nicole Verbeeck, « Le Kazakhstan offre une stabilité d’investissement à long terme pour les grands projets », Euractiv, 31/08/2024, consulté le 15/11/2024, URL : https://www.euractiv.kazakhstan-offre-investissement
[7] : Isabella Damiani, « Le Kazakhstan face aux enjeux des Nouvelles routes de la soie. Entre représentations identitaires et présence chinoise », Hommes & Migrations, 2024, pp. 43-51.
[8] : Gaïdz Minassian, « Les politiques étrangères d’Arménie, de Géorgie et du Kazakhstan : les limites d’une “transition dans la transition” », Les Études du CERI, 2020, pp. 22-26.
[9] : Marie Hilliquin, « Les corridors de développement : le cas d’étude de Korghos au Kazakhstan », Logistics & Diplomacy in central Asia, 2022, pp. 232-243.
[10] : Émilie Aubry, « Asie centrale : à la croisée des mondes » [reportage télévisé]. in : JOMIER Alain (réalisateur), Le Dessous des cartes. Paris : Arte. 18/06/2022.
[11] : Isabella Damiani, « Le Kazakhstan face aux enjeux des Nouvelles routes de la soie. Entre représentations identitaires et présence chinoise », Op.Cit.
[12] : Ursula Gelis, « Kazakhstan’s Religious Worlds : a Path of coexistence », The Astana Times, 4/06/2014, consulté le 19/11/2024, URL : https://astanatimes.com/2014/06/kazakhstans-religious-worldsa-path-coexistence/
[13] : Bayram Balci, « Kazakhstan : nouvelle victoire pour Vladimir Poutine ? », Les Études du CERI, 2022.
[14] : Emmanuel Lincot & Emmanuel Véron, La Chine face au monde, une puissance résisitible, Op.Cit.
[15] : Nashidil Rouiaï, « Nouvelles routes de la soie, Belt and road Initiative (BRI) », Géoconfluences, 09/2018.
[16] : Marie Hilliquin, « Les corridors de développement : le cas d’étude de Korghos au Kazakhstan », Op.Cit.
[17] : Frédéric Lasserre, « Le corridor ferroviaire transcaspien : vers une marginalisation de la Russie dans les routes de la soie », Revue internationale et stratégique, 2023, pp. 33-45.
[18] : Olga V. Aleexeva & Frédéric Lasserre, « Dynamique des corridors ferroviaires en Asie centrale : autour de la Chine, coopération ou rivalités entre puissances régionales ? », Revue internationale et stratégique, 2022, pp. 31-42.
[19] : Ibid.
[20] : Madina Tsoroeva, « Khorgos : d’une steppe sauvage à un port sec », Observatoire Français des nouvelles routes de la soie, 2015, consulté le 19/11/2024, URL : https:/khorgos-dune-steppe-sauvage-port-sec
[21] : « Le Kazakhstan et l’ADB signent un accord pour un développement hydroélectrique », Energynews, 6/08/2024, consulté le 25/10/2024, URL : https:/accord-developpement-hydroelectrique
[22] : Isabella Damiani, « Le Kazakhstan face aux enjeux des Nouvelles routes de la soie. Entre représentations identitaires et présence chinoise », Op.Cit.
[23] : Tony Louthan, « A “bright path” forward or a grim dead end. The political impact of the BRI in Kazakhstan », Foreign Policy Research Institute, 01/2022.
[24] : UN comtrade database, site des Nations-Unies, consulté le 20/11/2024, URL : https://comtradeplus.un.org/
[25] : « Villes les plus polluées du monde en 2023 », IQair, 2023, consulté le 13/11/2024, URL : https://www.iqair.com/fr/world-most-polluted-cities
[26] : « Climate Action Can Help Kazakhstan Diversify its Economy Away from Oil and Create New Drivers of Growth », World Bank, 2024, consulté le 11/11/2024, URL : https://www.worldbank.org/
[27] : Nicolas Stiel, « Le Kazakhstan prêt à construire sa première centrale nucléaire », Challenges, 7/10/2024, consulté le 11/11/2024, URL :https://www.challenges/energie/le-kazakhstan-pret-a-construire-sa-premiere-centrale-nucleaire
[28] : « Prime Minister: Kazakhstan industrial structure to change », Official Information Source of the Prime minister or the Republic of Kazakhstan, 11/02/2023, consulté le 25/10/2024, URL : https://primeminister.kz/prime-minister-kazakhstan-industrial-structure-to-change-23018
[29] : Gérard Fries, « Kazakhstan - Entre reprise économique et émergence sur la scène diplomatique mondiale », CCI France International, 19/02/2024, consulté le 25/10/2024, URL : https://www.ccifrance-international.org/le-kiosque/actus-economie-business/news/kazakhstan
[30] : Dmitry Mazorenko, « Асет Иргалиев, глава АСПИР: «Нам не кажется, мы уверены в достижении поставленных перед нами целей », Vlast, 29/06/2022, consulté le 20/11/2024, URL : https://vlast.kz/jekonomika/50585-aset-irgaliev-glava-aspir-nam-ne-kazetsa-my-uvereny
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