Accéder au contenu principal

Alexandre Millerand face à la « grève des ministres » de 1924

Quand le président se mêle de débats politiques, les ministres font la grève.

En France, le président de la République a pour rôle d’être la clef de voûte des institutions, suivant l’expression de Charles de Gaulle. Aussi cette idée est-elle exprimée à l’article 5 de notre actuelle Constitution, qui confie au président un devoir « d’arbitrage ».

Cependant, en raison des modalités de l'élection présidentielle, le jeu de la campagne conduit aujourd'hui à distinguer une personnalité donnée, tel candidat de tel parti. C’est ainsi à un citoyen marqué par son appartenance partisane, donc non-neutre, qu’il incombe d’être l’arbitre de nos institutions : nul ne contesterait que le président de la République, Emmanuel Macron par exemple, ne soit un agent politique.

Or, ce qui nous apparaît comme une évidence était très loin d’en constituer une avant 1958 ; sous les IIIe et IVe Républiques, une telle idée aurait été frontalement rejetée comme contraire à la nature même du régime républicain. Le bras de fer perdu en 1877 par le président Mac-Mahon pour imposer ses vues au Parlement avait rendu inconcevable qu'un président de la République prît parti, à titre public, dans le débat d'opinion, ce rôle étant réservé au président du Conseil, chef du gouvernement et responsable pour cela devant la Chambre. Nécessairement neutre par nature, le président de la République est ainsi analysé par les juristes publicistes de l’époque comme « l’élément "stable" du régime, alors que le gouvernement est l’élément "mouvant" du régime, puisqu’il reflète les tendances politiques du Parlement1. »

Mais alors, que se passait-il sous la IIIe République lorsque le locataire de l'Élysée, sortant de sa neutralité, refusait de se cantonner à son rôle d'inaugurateur de chrysanthèmes pour intervenir activement dans la vie politique comme nos présidents actuels, quitte à s'opposer à la Chambre des députés ? Alexandre Millerand, douzième président de la République, osa cette aventure en 1924. L'histoire de la crise politique qui en résulta est l'objet de cet article.

Alexandre Millerand (1859-1943), président de la République de 1920 à 1924.


1. La France et la droite gagnent, Clemenceau perd (1918-1920)

Le lundi 11 novembre 1918, à onze heures, la Première Guerre mondiale cessait. Dans la France victorieuse, le président de République s’appelait Raymond Poincaré. Modéré, incliné vers la droite, homme d’ordre et de rigueur budgétaire, il avait été élu six ans plus tôt à la fonction suprême ; son mandat expirait en janvier 1920, il ne briguerait pas de réélection. À la direction politique du pays, le président du Conseil se nommait Georges Clemenceau. Appelé comme ultime sauveur en 1917 en pleine tourmente militaire, l’inusable tigre de 76 ans avait su redresser le pays en y insufflant toute son énergie ; il était le père-la-victoire, au sommet de sa gloire. La chambre des députés, enfin, était toujours la même assemblée dominée par la gauche élue en mai 1914. Elle avait joué majoritairement le jeu de l'Union sacrée, et soutenait encore le gouvernement ; les législatives étaient prévues pour l’automne 1919.

Décembre 1918. Poincaré et Clemenceau se rendent ensemble dans l'Alsace recouvrée.

C’était à Clemenceau que revenait la tâche de négocier le traité de paix aux côtés des alliés. On ne s'attardera pas ici sur les nombreux conflits soulevés par cette négociation, ou comment Clemenceau — soutenu par l'opinion — conduisit la délégation française à insister sur tel ou tel point, au détriment de tel ou tel autre, pour le malheur de Poincaré et du maréchal Foch. Bref, le traité de Versailles (juin 1919) suscita dès l'origine une demi-déception du côté français pour cette paix imparfaite, « trop douce pour ce qu'elle avait de dur, et trop dure pour ce qu'elle avait de doux », suivant le mot de l'historien Jacques Bainville.

La campagne pour les législatives de 1919 s’engageait dans un pays exsangue mais ivre de victoire. La République de l’Union sacrée ayant montré sa force en temps de guerre, l’on ambitionna de prolonger ce mouvement transpartisan dans la nouvelle ère de paix. Une coalition fut donc mise en place, qui prit le nom de « Bloc national », et qui rassembla depuis le centre jusqu’à la droite (à l’exclusion de l’Action Française). Comme le résume l'historien du droit Guy Antonetti, en 1919, « l'enthousiasme de la victoire, les demi-déceptions de la Conférence de la paix et du traité de Versailles, l'agitation sociale et la contamination révolutionnaire [bolchévique] en Europe concoururent à sceller en France l'union des droites2. »
Le Bloc national était incarné par la figure de Clemenceau, même si sa personnalité divisait parmi ses soutiens. Or, le Tigre visait plus haut que la présidence du Conseil : son appétit le faisait lorgner sur l’Élysée, auquel, pensait-il, une immense majorité de voix de parlementaires le porterait. Au cours de la campagne, Clemenceau passa donc le témoin à Alexandre Millerand, ancien ministre qui était alors commissaire général à Strasbourg, chargé d'organiser la réintégration de l'Alsace-Moselle au territoire français. Clemenceau entendait faire de Millerand son futur président du Conseil après l’élection présidentielle.
Novembre 1919. La chambre bleu-horizon marque une victoire triomphale des candidats du Bloc national. La droite est majoritaire pour la première fois depuis 1876.

Les législatives de novembre 1919 furent effectivement un triomphe pour le Bloc national et ses 412 élus. La gauche était abasourdie. Mais si l’histoire retint surtout la victoire écrasante de la droite (inédite depuis 1871), l’un des faits les plus marquants était l’impressionnant renouvellement du personnel parlementaire : 369 députés sur 613 (soit 60 % d’entre eux) furent élus pour la première fois. Comme presque la moitié des nouveaux élus étaient en outre des anciens combattants, cette chambre prit le nom de « chambre bleu-horizon », d’après la couleur de l’uniforme militaire français. Comme prévu, Clemenceau resta chef du gouvernement et se prépara pour l’élection présidentielle du mois de janvier.

C’est à ce moment qu’intervint Aristide Briand. L’ancien président du Conseil, homme politique de tout premier plan mais rival de Clemenceau*, était bien conscient de ce que l’élection du Tigre à la présidence aurait signifié pour lui, car, comme l'explique son biographe, « si, dans la marche quotidienne des affaires, le chef de l’État [sous la IIIe République] n’a pratiquement aucun pouvoir, il lui en reste un, redoutable : celui de choisir le chef du gouvernement et de conserver un droit de regard sur la composition du cabinet. » Et, parlant de son élection, Clemenceau ne se retenait pas d’annoncer : « Une chose me console : c’est de penser que pendant sept ans le camarade Aristide Briand battra le pavé du trottoir de l’Élysée !3 »

Le politicien roublard Aristide Briand, futur « Pèlerin de la paix » (1862-1932) en 1916. Socialiste indépendant, il dirigea onze gouvernements entre 1909 et 1929.

Briand activa donc ses puissants réseaux, fit plusieurs semaines les couloirs de la Chambre, et persuada les indécis. Il évoquait le caractère bien trempé du Tigre : autoritaire, peu adapté à la neutralité feutrée de la présidence de la République, qui pouvait affirmer qu'il ne rétablirait pas un régime personnel ? Auprès des parlementaires de droite, Briand insistait sur les positions anticléricales de Clemenceau, mettant en garde contre le risque de funérailles civiles s'il mourrait à l'Élysée. Enfin, il dénicha le candidat de remplacement idéal : Paul Deschanel, homme discret et élégant, lisse et éloquent, le président de la Chambre des députés avait la réputation de se tenir loin des tumultes.

Avant que les deux chambres se réunissent en Assemblée Nationale à Versailles pour élire le président, il était de tradition d’organiser un scrutin informel pour départager les candidats républicains et n’en présenter qu’un seul. En 1913, Poincaré y avait échoué, mais s’était maintenu dans la course et avait été élu ensuite grâce aux voix de la droite. Sept ans plus tard, à ce même vote préliminaire, Clemenceau recueillit 389 voix contre 408 à Deschanel. Piqué dans son égo, le Tigre démissionna immédiatement de la présidence du Conseil et se retira de la course à l’Élysée. Briand avait réussi sa manœuvre avec brio**. Deschanel fut élu le lendemain.

Paul Deschanel (1855-1922) fut le onzième président de la République.

Février 1920. Cérémonie d'investiture de Paul Deschanel à l'Élysée, en compagnie des trois autres anciens présidents encore en vie. Saurez-vous les reconnaître ?

Tandis que Poincaré quittait l’Élysée avec soulagement et recouvrait sa liberté d’expression partisane, Alexandre Millerand fut appelé pour constituer un gouvernement prenant appui sur la majorité de droite de la Chambre, et chacun se mit au travail.

Dans la nuit du 23 au 24 mai 1920, Paul Deschanel était retrouvé en pyjama le long d’une voie ferrée du Loiret. Le président somnambule avait chuté de son wagon alors qu’il tentait d’ouvrir une fenêtre ; sa santé mentale était gravement troublée, et l’on constata bientôt qu’elle empirait à tel point, qu’elle le rendait incapable d’assumer ses fonctions. Dès l’automne, Millerand se mit alors à lui chercher un successeur mais, faute de temps, l’on se rabattit sur le président du Conseil en personne. Ce fut ainsi que, dans l’urgence, Alexandre Millerand, 61 ans, fut élu président de la République à l’Assemblée de Versailles le 23 septembre 1920.

Du jour au lendemain, le chef du Gouvernement, dirigeant la politique du pays avec le soutien du Bloc national, aurait donc à se désengager pour devenir un arbitre neutre et impartial, respecté de tous.

1920, une année à double élection présidentielle pour le Château de Versailles.

Portrait officiel du président Président Millerand.

2. Alexandre Millerand, partisan d'un renforcement du pouvoir présidentiel

Alexandre Millerand est sans conteste un président méconnu qui, suivant son récent biographe Jean-Philippe Dumas, « a connu une des carrières les plus rapides et les plus brillantes de la Troisième République4. » Né en 1859, camarade de faculté de Poincaré et ancien avocat comme lui, Millerand avait glissé dans la politique plus tôt et plus à gauche que son confrère. Élu député socialiste en 1885 à 26 ans, il avait siégé à l’extrême-gauche aux côtés de Jean Jaurès, de six mois son cadet. 
Anti-boulangiste et dreyfusard, Millerand fut le premier socialiste à entrer dans un gouvernement en France (il fut ministre du Commerce de Waldeck-Rousseau entre 1899 et 1902). Ami de Charles Péguy, il accusa un virage à droite pendant la Grande guerre tout en gardant sa réputation de forte tête. « Dans l’étonnant bestiaire de la Troisième République, il est le sanglier, référence à sa chevelure hirsute, à la force de ses convictions, à sa puissance de travail, mais aussi à sa capacité à résister envers et contre tout aux manœuvres de ses adversaires5. »
Buste d'Alexandre Millerand réalisé en 1908 par Victor Segoffin.

Toutefois, Millerand est encore intéressant pour un aspect particulier de sa pensée. Cet intellectuel avait engagé, en effet, une réflexion juridique sur la nécessité de réformer des institutions du régime, et en particulier de renforcer les pouvoirs présidentiels, afin de rétablir l’équilibre rompu en 1877-1879 au profit de la Chambre. Millerand espérait « une amélioration des institutions qui permettrait de faire adopter plus rapidement les réformes nécessaires, en matière sociale en particulier6. » Une partie de la doctrine publiciste préconisait une évolution en ce sens : Maurice Hauriou, Gaston Jèze et Joseph Barthélémy (futur garde des Sceaux à Vichy) chez les juristes, Poincaré ou même Léon Blum (mais de façon anonyme) chez les politiciens. 

Les partisans de cette doctrine « présidentialiste » s’étaient même rapprochés des présidents pour tenter de les influencer. « La doctrine apparaît alors comme le conseiller du président. C’est le cas de Ferdinand Dreyfus qui essaye le premier d’influencer la présidence Casimir Périer ou de Gaston Jèze avec la présidence Poincaré. […] En outre, cette volonté [...] se retrouve aussi après l’élection à la présidence d’Alexandre Millerand. Ses positions visant à renforcer la fonction présidentielle seront suivies par cette partie de la doctrine et notamment par Georges Renard et Gaston Jèze, qui parlera même d’"orientation nouvelle donnée à la présidence de la République."7 »

Gaston Jèze (1869-1953), Professeur de droit public, partisan du renforcement des pouvoirs du président, et futur conseiller juridique de l'Empereur d'Éthiopie à la SDN en 1935.

Trois jours avant son élection, Millerand avait exposé publiquement que son programme se caractériserait par « l’amélioration — que l’expérience a montrée nécessaire — de nos lois constitutionnelles8. » Une fois élu, poursuivrait-il son combat pour le renforcement d'une fonction devenue la sienne, quitte à passer pour un thuriféraire du pouvoir personnel ? L'affaire était risquée, car l’aspiration à la dictature passait en effet pour « l’une des pires accusations de la Troisième République9 », ce régime ayant été conçu en opposition à Napoléon III et à Mac-Mahon.

Le « sanglier » prouva dès le début de son mandat sa volonté de conserver le contrôle politique du pays, et ce, même si « l’omniprésence du président, son dynamisme et son énergie, contraste frappant avec l’effacement de Deschanel, ne lui valurent pas que des compliments10. »
Il reconduisit la totalité des ministres de son propre gouvernement, et nomma Georges Leygues, son homme lige, président du Conseil. Dans ses mémoires, Millerand écrivit qu’il se considérait toujours « comme le premier collaborateur de [ses] ministres11 », ce qui, dans la lignée de Poincaré, tranchait avec les habitudes prises par les anciens présidents depuis 1879. Jean-Philippe Dumas rapporte que « Millerand [...] connaît les limites de sa fonction, notamment les prérogatives parlementaires qu’il s’engage d’ailleurs à respecter intégralement, affirmant devant les deux Chambres, ne jamais être "l’homme d’un parti". Mais il ne cache pas son désir d’action et son souhait d’être "l’homme d’une politique arrêtée et appliquée en étroite collaboration avec ses ministres."12 »
Dit autrement, Millerand serait un président actif : se départant de sa réserve, il agirait comme un agent vraiment politique, avec le soutien de la majorité de droite de la Chambre bleu-horizon.
Millerand quittant son domicile Versaillais en septembre 1920.

Le chef de l'État pensait, par exemple, qu'il fallait simplifier la procédure du droit de dissolution. Aucun président n'y avait eu recours depuis l’épisode calamiteux de Mac-Mahon, ce qui avait déséquilibré la balance des pouvoirs au détriment de l'exécutif. Du reste, en 1922, « Millerand publie sous le nom de Sarraute, son collaborateur, un article dans la Revue des Deux Mondes où il présente ses réflexions sur les institutions13. » Il s'en expliquera longuement dans ses Mémoires.

« Le vice du régime était la faiblesse du pouvoir exécutif. J’avais dénoncé à plus d’une reprise la dictature parlementaire. Elle tenait essentiellement à ce que la Chambre était maîtresse de refuser les crédits indispensables à la vie du pays, sans que le gouvernement disposât d’aucun contrepoids qui lui permît de résister aux fantaisies du pouvoir législatif. Ce contrepoids existait cependant. Il en était usé couramment dans des pays parlementaires tels que la Grande-Bretagne et la Belgique. Il s’appelait le droit de dissolution.
Ce qui faisait en effet l’efficacité du droit de dissolution, c’était l’appréhension salutaire chez les membres du Parlement que le pouvoir exécutif n’en fît usage et ne les renvoyât devant les électeurs : Timor domini, initium sapientiae... [La crainte du seigneur est le commencement de la sagesse.] »

— Alexandre Millerand, Mémoires, 1941

Plaque apposée au n°20, rue Mansart, à Versailles. Millerand y écrivit ses mémoires durant l'Occupation, et y mourut le 6 avril 1943, à 84 ans.

Indiquons enfin que la pensée politique de Millerand, bien que rejetée de son vivant, trouva un soutien posthume auprès du Général de Gaulle en personne, lequel avait fréquenté Millerand dans les années 1930. Le modèle gaullien exprimé dans la Constitution de la Ve République est d'ailleurs conforme aux vues de l'ancien président.
Quoi qu'il en soit, « on ne sait si ces réflexions de Millerand ont eu une influence quelconque sur les constitutionnalistes de 1958. Mais il est certain que le général de Gaulle a toujours témoigné un grand respect pour la figure de son prédécesseur. "Bien des choses eussent changé dans la vie de notre pays si les sages avis du président Millerand avaient été suivis comme ils le méritaient", écrit-il en 1959 au fils de celui-ci, Jean Millerand14. »


3. L'exercice du pouvoir par Millerand, ou l'utilisation maximale des prérogatives de sa fonction à des fins politiques (1920-1923)

Millerand était donc élu président en septembre 1920. Au crédit du ministère Leygues, notons l’impulsion donnée au rétablissement des relations diplomatiques avec le Saint-Siège, rétablissement effectif en mai 1921 (elles avaient été rompues en 1904). Entre-temps, le cabinet était renversé le 12 janvier 1921, la Chambre le considérant trop mou face à l'Allemagne qui refusait de payer ses dettes de guerre.

Un gouvernement dirigé par Aristide Briand lui succéda, mais les méthodes (ré)conciliatrices du Pèlerin de la paix vis-à-vis de l'Allemagne donnaient l’impression qu’il se faisait berner sottement par ce vaincu de mauvaise foi, et qu’il abandonnait le bénéfice français de la victoire de 1918. Cela frustrait les jusqu’au-boutistes (Poincaré en tête, soutenu par Millerand) qui, las des chicanes et des ergotages prussiens***, préconisaient la fermeté, voire l’action militaire outre-Rhin pour la forcer à payer ses dettes.

Mis sous pression par le parlement, Briand s’ajusta et montra plus de ténacité contre les Allemands, mais s’attira aussitôt la colère des Anglo-Saxons. Les économistes de Londres, Keynes en tête, poussaient en effet à l’assouplissement des charges imposées à l’Allemagne. Cette île, dont le sol n’avait subi aucune destruction, accusait la France de vouloir raviver les tensions en demandant… l’application d’un traité à la rédaction duquel les britanniques avaient eux-mêmes concouru trois ans plus tôt ! Au début de 1922, une conférence réunit à Cannes les chefs de gouvernement alliés afin de discuter des dettes de guerre allemandes. Dans un télégramme qu’il envoya à son président du Conseil le 7 janvier, Millerand le mit en garde contre le danger d'un front anglo-saxon germanophile.
Plus que jamais, le président de la République se montrait « décidé à intervenir dans les négociations et ne cach[ait] pas son hostilité aux concessions faites par Briand16. »

Janvier 1922. À la conférence de Cannes, Aristide Briand (au premier rang, 4e en partant de la droite), président du Conseil et ministre des Affaires étrangères, se fit désavouer en direct par le président de la République, et fut contraint à la démission.

Considérant Briand trop mou à l’égard des anglo-saxons, Millerand, poussé par les jusqu’au-boutistes, se résolut à s’impliquer nettement dans la bataille politique contre son propre président du Conseil, ce qui était inédit depuis Mac-Mahon. Pour ce faire, le locataire de l’Élysée n’hésita pas à utiliser ses pouvoirs au maximum en interprétant la Constitution au pied de la lettre, contre la tradition établie (!)

« L’article 8 de la loi constitutionnelle du 16 juillet 1875 disposait : "Le président de la République négocie et ratifie les traités." Depuis lors, la pratique politique était venue restreindre — mais non supprimer — les prérogatives du chef de l’État. Certes, le président du Conseil devait soumettre les projets de traité à l’avis du président de la République, mais ce dernier exerçait ses pouvoirs en Conseil des ministres. C’est bien ce que va faire Millerand, mais en convoquant le Conseil des ministres en l’absence de Briand, et sans toujours l’en avertir. Initiative grave, impliquant la complicité de certains ministres. [...]
En réalité, la Chambre va supporter, voire soutenir implicitement les initiatives du président de la République, tant que leurs objectifs politiques coïncideront »

— Bernard Oudin, Aristide Briand, p. 432.

Œuvre scélérate et hardie, l’éviction de Briand par l’action directe de Millerand (avec le soutien de Poincaré et de la droite) fut parachevée le 10 puis le 11 janvier par l’envoi de nouveaux télégrammes désavouant, depuis l’Élysée, la politique menée par le Pèlerin de la paix, coupable de mollesse à l’égard des Anglo-Saxons. Rentré à Paris le 12, en plein milieu de la conférence, il fut poussé à la démission. Le champ était libre pour la droite et pour Poincaré, qui, sitôt la démission de Briand effective, fut nommé président du Conseil. Cette fois, l’Allemagne paierait.
Poincaré, dont la politique de fermeté recueillit l’adhésion et de la nation, et de la Chambre, et de Millerand, demeura président du Conseil pendant presque deux ans et demi, de janvier 1922 à juin 1924.

Raymond Poincaré (1860-1934), seul président avec Gaston Doumergue à devenir chef du Gouvernement après son passage à l'Élysée.
Caricature de Poincaré (1922)


4. L'implication partisane inédite du président dans la bataille électorale des législatives de 1924

Passons sur les nombreux soubresauts de ces deux années pour arriver à l’automne 1923. Alors qu’approchaient les législatives (prévues pour mai 1924), Millerand et Poincaré comprenaient que la lutte contre la gauche serait plus compliquée qu’en 1919 ; les Français déçus par la paix de Versailles ressentaient en effet une grande frustration. Surtout, la gauche comptait bien prendre sa revanche, et les principales forces politiques de cette tendance (le parti radical au centre gauche ; le parti socialiste SFIO et les socialistes indépendants) virent bien qu’elles avaient intérêt à s'en prendre au président et à ses « pensées dictatoriales ».

En sortant de son devoir de neutralité, en devenant un président de la République « politique », Alexandre Millerand avait lié son sort à la victoire électorale de la droite.
Compromis comme il l’était aux yeux de la gauche, il choisit la fuite en avant : ainsi, pendant la campagne, « Millerand sortit de la réserve que tous les présidents avaient respectée depuis 1877, et il s’engagea personnellement dans la bataille électorale17. »

Une campagne pugnace. Millerand figure au centre de cette affiche de propagande du parti radical.

À Evreux, le 14 octobre 1923, Millerand prononça un grand discours au cours d’un banquet typique de cette époque. Mais au lieu de se contenter des remerciements d’usage, le président s’engagea dans un exposé général de la situation du pays, et particulièrement des résultats de la politique menée depuis 1919. Millerand se fit à ce moment le défenseur du bilan de la majorité de Bloc national.
La presse s’en mêla immédiatement. « Le journal Le Gaulois, quotidien conservateur […], marque sa surprise et manifeste son enthousiasme : "Enfin le Bloc national a trouvé son avocat – et quel avocat ! Le président de la République lui-même !"18 »
Le ton politique du discours présidentiel irrita à gauche. Pour la presse d’opposition, « c’est l’aspect programmatique du discours qui la choque : le président ne s’est pas contenté de commenter l’actualité, il a dressé des perspectives qui paraissent engager l’avenir, montrant son désir toujours ardent de rester au pouvoir19 ».

« Quand M. Millerand, président de la République, jette son nom, sa personne, sa fonction, dans la bataille électorale, [...] il viole la constitution républicaine.
Je sais bien que M. Millerand, dès le lendemain de son élection, a revendiqué pour le Président de la République une autorité propre, un pouvoir de direction continue sur la politique du pays. [...] Mais aucune argutie ne saurait prévaloir contre le texte limpide et l'esprit évident de la Constitution de 1875. [...]
M. Millerand règne, à sa manière et pour son temps. Mais il est dépourvu de toute autorité gouvernementale, par la raison péremptoire qu'il n'est pas responsable devant le Parlement, détenteur de la souveraineté. [...]
Lorsque, dans un discours public, il fait autre chose qu'exprimer les idées communes et banales qui sont le patrimoine indivis de la République, lorsque, à lui tout seul, il se jette dans la lutte, formule un programme, défend un parti contre d'autres, il viole la Constitution dont il a la garde. [...]
Rejetant la neutralité que sa fonction lui imposait, M. Millerand est entré dans la bataille. Soit, mais qu'il comprenne bien alors que son siège présidentiel est devenu l'un des enjeux de la bataille. [...]
Il a agi comme s'il était responsable ; il le sera. M. Millerand, imprudemment mais solennellement, vient de lier son sort à celui du Bloc national. On n’ose pas une pareille manœuvre sans en assumer tous les risques. Nous savons désormais qu’un changement de majorité dans la prochaine Chambre signifiera nécessairement un changement présidentiel. [...]
Nous le rappellerons, le moment venu, à ceux qui seraient tentés de l’oublier. Les électeurs sont prévenus : ils peuvent faire coup double. »
— Léon Blum, dans le journal Le Populaire, 16 octobre 1923.
Caricature de 1923. Poincaré à Millerand : - Non mais ! Il faudrait savoir : qui gouverne ?

Article du journal Excelsior du 15 octobre 1923 relatant ce qui est déjà perçu comme un « grand discours ». 

Tandis que Millerand avait ainsi assumé le risque de se découvrir en entrant dans l'arène politique, les rebondissements se succédaient au détriment de la droite. À son congrès de Marseille (janvier-février 1924), la parti socialiste SFIO acceptait de former une coalition électorale avec les radicaux et les socialistes indépendants. Cette union de la gauche non communiste prit le nom de « Cartel des gauches ».

En outre, le gouvernement Poincaré fut renversé sur une question mineure le 27 mars 1924. Or, refusant d'altérer l'orientation politique du pays, Millerand reconduisit Poincaré malgré tout, en lui demandant de transmettre un message à la Chambre pour expliquer son choix****. Refusant d'avoir recours à cet artifice, Poincaré contraignit le président à se contenter d'un simple communiqué, ce qui relança les critiques.
« Ce tour de passe-passe fut aussitôt saisi par l’opposition, qui, fidèle à son mot d’ordre de campagne, [accusa Millerand] de chercher à instaurer la dictature. Painlevé : "Cette déclaration est en contradiction absolue avec la doctrine républicaine selon laquelle le Parlement a seul le mandat d’approuver ou de désapprouver la politique du gouvernement." Herriot : "Le pays répondra comme il fit après le 16 mai [1877], quand il força à se démettre l’homme qui n’avait pas voulu se soumettre à la loi républicaine." Blum : "C’est la négation du régime parlementaire."20 »
Le Petit journal du 6 avril 1924 présentant le nouveau ministère

5. La victoire du Cartel des gauches, le bras de fer et la « grève des ministres » (mai-juin 1924)

Après le premier tour du 11 mai, puis le second du 25, il apparut clairement que la déroute de la droite était totale. Bien qu’aucune force politique n’obtînt la majorité absolue de 302 députés, le Cartel avait remporté l’élection avec 287 élus (47,8 %), devançant les 259 élus du bloc national (43 %). Une majorité absolue de 313 voix était acquise néanmoins pour les forces de gauche en ajoutant les 26 députés communistes, ce qui permettait de faire barrage à tout gouvernement de droite. « Bien que le pays restât divisé en deux blocs à peu près équivalents, la majorité parlementaire se déplaça brusquement à gauche21. »

La Chambre de 1924 consacrant une victoire fragile mais effective du Cartel des gauches.

La gauche unie avait gagné, le poincarisme était battu. Raymond Poincaré donna la démission de son cabinet. Avec lui était également visé le président de la République : fidèle au mot de Léon Blum, le Cartel demandait unanimement le départ de celui qui avait osé se montrer impartial dans son rôle d’arbitre.

Mais bien que sa démission fût réclamée à grands cris, Millerand se savait fort d’une garantie juridique inattaquable : nul ne pouvait, en soi, le contraindre à la démission. Fallait-il pour autant résister, en dépit du désaveu que la souveraineté nationale venait d’infliger à sa politique ? Perdu pour perdu...

Le 4 juin, la Chambre se dota d’un nouveau président en la personne du radical Paul Painlevé. Il ne manquait plus qu’à désigner un nouveau président du Conseil, et ainsi commença l’habituel rituel des tractations et des entretiens. Sollicités le lendemain, 5 juin, les présidents des deux assemblées (Painlevé et Doumergue) portaient leurs deux avis sur le chef des radicaux, le maire de Lyon Édouard Herriot. Figure consensuelle à gauche, Herriot aurait certainement accepté la mission (il dirigera le gouvernement trois fois à l’avenir)... n’était-ce la présence de Millerand à l’Élysée. Le 6 juin, il fit connaître qu’il refusait.
Pour sortir de l'impasse, le président songea alors au radical Théodore Steeg, gouverneur général de l'Algérie et ancien ministre de l'Intérieur de son gouvernement de 1920. Le 7 juin, Painlevé, qui accueillit Steeg à son arrivée à la Gare de Lyon, lui expliqua la situation et lui déconseilla d'accepter l'offre du président. Ayant été reçu par Millerand en début d'après-midi, Steeg refusa donc son concours. pour le politicien expérimenté qu'était Millerand, il devenait à présent clair que le Cartel avait décidé d'employer la stratégie dite de la « grève des ministres » pour neutraliser toute cohabitation.

L'état-major du parti radical, Édouard Herriot au centre, se retrouvant près du Palais Bourbon, le 7 juin 1924. La grève des ministres est décrétée. 

Sous la IIIe République, la grève des ministres était une methode exorbitante utilisée par les responsables politiques pour forcer un président à la démission. Le principe était tout simple : pour désavouer un président, les « conjurés » refusaient systématiquement d'exercer la présidence du Conseil pour laisser cette place vacante. Si quelqu'un était nommé, l'on s'arrangeait pour faire comprendre au président que la Chambre censurerait immédiatement le Gouvernement. Ce procédé nécessitait seulement de disposer d'une majorité absolue contre le président à la Chambre des députés, et il n'était pas nécessaire de posséder une majorité absolue de gouvernement.
En novembre 1887, une première grève des ministres avait été menée contre le président Jules Grévy, empêtré par la faute de son gendre dans l'affaire dite du « scandale des décorations ». Se désolidarisant de Grévy, le président du Conseil Maurice Rouvier avait alors porté sa démission le 19 novembre. Le vieux Grévy (80 ans), croyant à une crise comme une autre, s'était surpris de voir les candidats reçus refuser l'un après l'autre de constituer un Gouvernement : Ribot, Freycinet, Floquet, Gobelet, et même Clemenceau (!). Il avait fini par démissionner le 2 décembre suivant.

Revenons en ce mois de juin 1924. Après Herriot et Steeg, ayant encore songé à André Maginot et à Poincaré — ce qui aurait poussé fort loin la provocation —, Alexandre Millerand se résolut à changer de methode. Le sanglier ne se laisserait pas faire : appelant l'ancien ministre des Finances de Poincaré, son ami Frédéric François-Marsal, il lui confia la mission de former un gouvernement dont le seul but serait de lire un nouveau message présidentiel sévère aux députés. Il s'agissait, en somme, de procéder à une nouvelle Séance de la Flagellation, mais sans bourreau ni monarque absolu.

Le ministère François-Marsal, l'un des plus courts de l'histoire de France (6 jours), était composé entièrement de représentants de la droite... Cependant que la gauche venait de gagner les élections. 

« En disposant que le président de la République n’est responsable devant les Chambres que dans le cas de haute trahison, la Constitution a voulu, dans un intérêt national de stabilité et de continuité, que le pouvoir présidentiel fût, pendant sept années, maintenu à l’abri des fluctuations politiques. Vous respecterez la Constitution. Si vous la méconnaissiez, s’il était entendu désormais que l’arbitraire d’une majorité peut obliger le président de la République à se retirer pour des motifs politiques, le président de la République ne serait plus qu’un jouet aux mains des partis. Vous m’aiderez à écarter un si redoutable péril.
Je me suis refusé à déserter mon poste. Ce n’est pas du Parlement, chargé de voter les lois et de veiller à leur respect, que peuvent venir le signal et l’exemple de leur violation. De dangereux conseillers s’efforcent, dans un intérêt de parti, d’obtenir que la nouvelle législature débute par un acte révolutionnaire. La Chambre refusera de les suivre. [...] Je fais avec confiance appel à la sagesse des deux Chambres, à leur prudence, à leur amour de la France et de la République.
Conscient de mon devoir, j’ai assumé les responsabilités. L’heure est venue pour le Parlement de prendre les siennes. »

— Message d'Alexandre Millerand lu à la Chambre par François-Marsal le 10 juin 1923

J'y suis, j'y reste, comme n'aurait pas manqué de le dire son prédécesseur de 1877. La gauche répondit par une motion à la formulation péremptoire qui réaffirmait la grève des ministres : « La Chambre, résolue à ne pas entrer en relation avec un ministère qui, par sa composition, est la négation des droits du Parlement, refuse le débat constitutionnel auquel elle est conviée et décide d’ajourner toute discussion jusqu’au jour où se présentera devant elle un gouvernement constitué conformément à la volonté souveraine du pays. » Copieusement adoptée (327 voix contre 217), c'est cette ultime flèche qui, atteignant Alexandre Millerand de la façon la plus claire possible, eut raison de la résistance du sanglier.
Le lendemain, 11 juin 1924, le président de la République faisait connaître sa démission par une lettre dont la dernière phrase était : « Je ne cède qu'après avoir épuisé tous les moyens légaux de mon pouvoir. » Il sortait la tête haute.

Le 13 juin, le radical Gaston Doumergue était élu président de la République. Dès le lendemain, Herriot acceptait de devenir président du Conseil. La crise était terminée.



Notes et références 

*Briand avait entamé sa carrière ministérielle en 1906 dans le gouvernement de Clemenceau. Or, de nombreux différends les avaient opposés depuis. Par exemple, en 1916, Briand président du Conseil prit une part essentielle, quasiment seul contre tous, à soutenir l'ouverture d'un nouveau front allié en Orient : l'opération de Salonique, confiée à l'Armée française d'Orient. Celle-ci accumula les succès sous les ordres de Franchet d'Espèrey à partir de septembre 1918. Grâce notamment à la toute dernière charge de la cavalerie française au cours d'une guerre, la Bulgarie était écrasée en deux semaines, et le ventre mou de l'Empire austro-hongrois était menacé. L'armée remontait à toute vitesse vers Belgrade, Vienne,... Or, Clemenceau avait combattu Briand et le front d'Orient. Au pouvoir, jaloux, il ordonna à la censure de minimiser ces victoires, et enjoignit par télégramme le 7 octobre à Franchet d'Espèrey de limiter son mouvement à la Serbie.

** Briand subira ironiquement le même sort onze ans plus tard. Candidat à la présidence en 1931, il sera battu par Paul Doumer, non sans quelques manigances signées Pierre Laval.

*** « À la conférence de Paris du début de 1921, Briand a accepté la réduction de la créance allemande à 148 milliards, dont 77 revenaient à la France. Cette amputation, qui réduit la part française de 45 milliards de francs-or, scandalise Poincaré : pourqoi faire des cadeaux à l'Allemagne ? Ne voit-on pas qu'elle organise l'inflation pour se dérober aux paiements ? Nos aïeux n'ont-ils pas acquittés rubis sur l'ongle les milliards de Bismarck [après 1871] ? Ils n'avaient cependant rien détruit en Allemagne...15 »

**** Le président de la République, aujourd'hui encore, n'a pas le droit de se présenter devant le Parlement (sauf lorsqu'il se réunit en Congrès à Versailles). Cette mesure avait été introduite par les royalistes en 1871 aux fins de juguler l'éloquence d'Adolphe Thiers. Pour s'adresser au Parlement, la procédure est donc que le président fasse passer un message et qu'il demande à un ministre de l'y lire.


1 HAUUY Cédric, « Le président de la République vu par la doctrine publiciste sous la IIIe République », dans Revue française de droit constitutionnel, n°93, 2013, pp. 67-82. 

ANTONETTI Guy, Histoire contemporaine, politique et sociale, 5ᵉ édition, Paris, PUF, 1993, p. 418.

3 OUDIN Bernard, Aristide Briand, Paris, Perrin, 2004, p. 389.

DUMAS Jean-Philippe, Alexandre Millerand. Un combattant à l'Élysée, Paris, CNRS Éditions, 2022, p. 9.

5 Ibid., p. 11.

Ibid., p. 347.

HAUUY Cédric, op. cit.

DUMAS Jean-Philippe, op. cit., p. 295.

9 Ibid., p. 346.

10 Ibid., p. 344.

11 Ibid., p. 295.

12 Ibid.

13 Ibid., p. 438.

14 Ibid., p. 441.

15 MIQUEL Pierre, La Troisième République, Paris, Fayard, 1989, pp. 583-584.

16 OUDIN Bernard, op. cit., p. 431.

17 ANTONETTI Guy, op. cit., p. 425.

18 DUMAS Jean-Philippe, op. cit., p. 353.

19 Ibid.

20 Ibid., p. 361.

21 ANTONETTI Guy, op. cit., p. 432.

Commentaires