Avec ses vingt-et-un gouvernements en douze ans d'existence, la IVᵉ République incarne l'instabilité politique par excellence : symbole de la faiblesse de l'État, elle fait figure de repoussoir politique à la quasi-unanimité. Le régime, issu des chambardements de la Libération en 1946 et mort dans le tumulte algérien de 1958, apparaît n'avoir été conçu que pour exister dans un chaos politicien qu'il crée, qu'il entretient et dont il se nourrit.
Depuis le confort institutionnel actuel — mais pour combien de temps encore ? — de la Vᵉ République, le regard jeté sur ce régime ne peut qu'être dédaigneux : la IVᵉ est tout le contraire de ce que Charles de Gaulle avait voulu instaurer après la guerre, et qu'il finira par mettre en place avec succès en 1958. Les vainqueurs écrivent l'histoire ; inévitablement, la mauvaise réputation du régime est accentuée en ce que « la Quatrième, par définition, a surtout été étudiée sous la Cinquième1. »
Cependant, en dépit de ses tares, de ses échecs et de sa brièveté, la IVᵉ a connu dans son personnel de grands serviteurs, qui, par leurs qualités, furent aussi de grands hommes d'État. Et s'il est vrai que l'art de gouverner est d'autant plus complexe que le régime est instable, force doit être d'en rendre un surcroît d'hommage à l'agilité politique de ces dirigeants.
Parmi les 16 présidents du Conseil différents qui se succédèrent à la tête des gouvernements de la IVᵉ, nous ferons ressortir trois personnalités marquantes : Antoine Pinay (1891-1994), Pierre Mendès France (1907-1982) et Edgar Faure (1908-1988).
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| De gauche à droite : Antoine Pinay, Pierre Mendès France et Edgar Faure |
Si le nom de Pierre Mendès France (« PMF ») est encore connu et cité par les responsables politiques — François Bayrou étant le dernier en date à s'en réclamer2 —, Antoine Pinay et Edgar Faure sont plus généralement absents de la mémoire collective générale.
Pourtant, ces trois individus ayant présidé aux destinées de la France surent faire preuve d'efficacité et de fermeté, chacun ayant son propre style, pour accomplir des projets politiques ambitieux. Le professeur Philippe Ardant ne considérait-il pas qu'en définitive, « si l’image de la IVᵉ République est négative, c’est, semble-t-il, moins aux institutions et aux hommes qu’elle le doit, qu’au souvenir du jugement de contemporains marqués par l’instabilité gouvernementale et inconscients en même temps des défis nouveaux rencontrés et souvent surmontés par le régime au lendemain de la guerre3 » ?
Ainsi, qu'il s'agisse d'Antoine le Valeureux, de Pierre le Vertueux ou d'Edgar le Virtuose, l'étude comparée des « ressorts d'influence » de ces trois hommes d'État rend compte de la qualité de ce personnel politique, dont le tort fut d'être lié à un régime condamné par la postérité immédiate.
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Plan de cette contribution
- 1. Présentation contextuelle 1.1. Éléments biographiques
- 2. Incarner une légitimité détonnante
- 3. Agir sur des leviers politiques pour durer 3.1. La composition du gouvernement
- 4. L'importance des valeurs et des attitudes 4.1. L'obstination désintéressée
1.2. Chronologie politique
3.2. L'utilisation de la question de confiance
4.2. La prudence est mère de sûreté
Présentation contextuelle
Éléments biographiques
Antoine Pinay est le plus âgé des trois, et le moins « politique » à la fois. Né en 1891 près de Saint-Étienne, il appartient à la génération d'Agathon, jeunesse masculine arrivée à maturité vers 1910-1914 et perçue à l'époque comme porteuse de renouveau moral et patriotique. L'histoire en fera bientôt la « génération du feu » : de fait, Antoine Pinay, mobilisé en 1914, échappe par miracle à la mort lors de la bataille de la Marne.
Après la guerre, il reprend seul l'entreprise de tannerie de son beau-père à Saint-Chamond (Loire). « Tout semble donc destiner Antoine Pinay à mener une vie de bourgeois provincial accaparé par ses affaires4. »
Or, aux municipales de 1929 à Saint-Chamond, une liste de centre droit est incomplète. Pinay, 36 ans, jouit d'une excellente réputation de gestionnaire industriel et serait le supplétif idéal… Mais il refuse obstinément : il ne veut pas faire de politique. À force d'insistance, il se laisse convaincre de figurer sur la liste et se fait élire. Autre surprise : ses co-listiers l'élisent maire de Saint-Chamond lors du premier conseil municipal. L'intéressé proteste, menace de démissionner… L'argument du bien public achève de le convaincre (il administrera cette commune jusqu'en 1977).
La suite de son ascension politique voit les mêmes scènes se succéder : l'on propose à Pinay un siège auquel se porter candidat (conseiller général, député, sénateur) ; il refuse sèchement ; on insiste, on lui évoque le danger d'une victoire communiste (dans le contexte du Front populaire) ; il accepte à reculons et, finalement, se fait élire.
On lui saura gré d'être entré en politique à reculons. Sa personne, en effet, inspire confiance. C'est, par excellence, un Monsieur Tout-le-monde, l'homme au chapeau, imprégné de la sagesse du bon père de famille, et qui semble étranger au personnel politique habituel. Pour le vétéran Herriot, Pinay s'est fait une « tête d'électeur » ; et Raoul Girardet en fait l'exemple mythique de son « héros de la normalité5 ».
Ayant voté les pleins pouvoirs à Pétain, Pinay est inquiété à la Libération car il fut nommé d'office au Conseil national à Vichy en 1941. Cependant, il n'y siégea jamais, et apporta une aide soutenue et indiscutable aux réseaux de Résistance de son département.
Sous la IVᵉ, Pinay est nommé ministre des Travaux publics, des Transports et du Tourisme (un poste « technique » mais des plus importants, dans le cadre des reconstructions d'après-guerre) dans le ministère Pleven ; il y restera sous quatre gouvernements successifs, entre juillet 1950 et mars 1952, avant d'être nommé président du Conseil par le président de la République Vincent Auriol.
Sur le plan politique, Pinay appartient à la droite modérée. C'est un partisan orthodoxe du libéralisme économique vieille école et de la stabilité monétaire ; poincariste en décalage avec la tendance keynésienne de la Libération. Sur le plan des idées, il est atlantiste et pro-européen ; et si son éducation et sa morale lui font adopter les valeurs conservatrices du « bon sens », il ne sera jamais pour autant un réactionnaire.
Sur le plan partisan, Pinay participe à la fondation du Centre national des indépendants et paysans (CNIP), parti dont il devient la figure de proue jusqu'à la fin des années 1970 (et le glissement conservateur puis à l'extrême-droite dudit parti).
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| Paru en 1984, ce livre reprend dans son titre la présentation de Pinay sous les traits typiques du « héros de la normalité ». |
Pierre Mendès France et Edgar Faure appartiennent à la génération suivante : nés respectivement en 1907 et en 1908, ces jeunes « intellos » se sont côtoyés au lycée puis durant leurs études de droit et rivalisent de précocité. Mendès France, plus engagé, fondateur de la Ligue d'action universitaire républicaine et socialiste (LAURS), devient avocat à 21 ans (publiant la même année sa thèse : une critique de la politique monétaire de Poincaré). Edgar Faure, d'une culture encyclopédique, est bachelier à 15 ans et entre au barreau de Paris à 19 ans, tout en étant parallèlement diplômé en langues orientales (en 1961, à 53 ans, il sera même docteur en histoire du droit, soutenant une thèse sur la capitation de Dioclétien). Pierre et Edgar sont enfin amis : les Mendès accompagneront les Faure à Moscou lors de leur voyage de noces en 1931.
PMF entre le premier en politique : installé à Louviers (Eure), il y est élu député du Parti radical à 25 ans en 1932, maire à 28 ans, et entre au gouvernement comme sous-secrétaire d'État au Trésor à l'occasion du deuxième ministère Blum en mars 1938. Au sein du parti Radical de l'entre-deux-guerres, Mendès incarne l'aile gauche rénovatrice dite des « jeunes turcs ».
En 1940, il fait partie des députés embarqués sur le Massilia qui seront arrêtés par le pouvoir vichyste et traduits en justice. Bien que condamné à six ans de prison en 1941 (lors d'un procès au cours duquel son camarade Edgar Faure témoignera en sa faveur) Mendès parvient à s'évader de son lieu d'incarcération ; il passe les années suivantes dans la clandestinité et gagne Londres puis Alger auprès du Général de Gaulle. Commissaire aux finances du Comité français de libération nationale en novembre 1943, il est ensuite ministre des Finances jusqu'en avril 1945.
Réélu député en juin 1946 à 39 ans, il subit dans un premier temps le discrédit qui frappe le Parti Radical (accusé d'avoir entraîné le pays dans la défaite), et, quoiqu'écarté du pouvoir, se fait entendre néanmoins en préconisant dès 1950 la négociation en Indochine pour mettre fin à la guerre. Ayant manqué l'investiture en 1953, c'est en juin 1954 qu'il accède au pouvoir comme chef du Gouvernement.
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| Pierre Mendès France en 1938, au début de sa carrière gouvernementale. |
Mendès, membre du Parti radical, incarne l'aile gauche de cette formation et se classe au centre gauche de l'échiquier politique. Ayant de nombreux amis à la SFIO, il est regardé par les socialistes comme le meilleur des autres. Sur le plan économique et financier, ses convictions keynésiennes planistes le poussent à s'opposer au libéralisme laxiste comme au dirigisme autoritaire.
Comme le note l'historienne Jenny Raflik, Mendès France est l'un des trois seuls patronymes de la IVᵉ qui ait donné naissance à un nom commun : l'on retrouve en effet, aux côtés du gaullisme et du poujadisme, le mendésisme. Dans un numéro de 1983 que la revue Pouvoirs a dédié à la notion, le professeur Stanley Hoffmann faisait reposer le mendésisme sur une conjonction de trois modernités : économique et sociale (avec un État planificateur souple, rigoureux dans sa gestion financière et moins bureaucratique), géopolitique (restaurer la fierté française par un nationalisme non point crispé mais « d'expansion », en faisant prendre au pays les initiatives avec vigueur et indépendance) et la réforme du système politique (ne visant pas à abattre le régime des partis mais à raccourcir la distance entre le gouvernement et le peuple : d'où une « sorte de démocratie semi-directe sans démagogie plébiscitaire6 » s'appuyant notamment sur les médias).
En somme, comme le résume le politologue Marc Sadoun à travers une opposition qu'il ne considère pas contradictoire, « apôtre de la modernité par son attention aux problèmes économiques et par la rigueur de sa méthode, Pierre Mendès France serait resté un homme de la IIIᵉ République par son attachement au système parlementaire7. »
Edgar Faure, devenu avocat, ne rentre dans la politique qu'après la Seconde Guerre mondiale.
Ayant fui vers Afrique du Nord en 1942 avec sa femme, il gagne Alger et, par l'entremise de son ami Louis Joxe, devient secrétaire général adjoint du gouvernement provisoire. Il sera en outre de la délégation française du procès de Nuremberg en 1945, en tant que procureur général adjoint.
À la Libération, Faure est élu député radical du Jura en novembre 1946. Avant son accession au pouvoir en janvier 1952 et outre ses mandats locaux, il aura été successivement secrétaire d'État aux Finances (dès 1949), ministre du Budget et ministre de la Justice.
Après son premier gouvernement, Edgar Faure occupera longuement le portefeuille des Finances et des Affaires économiques (entre juin 1953 et janvier 1955), avant de constituer son second gouvernement en février 1955.
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| Un jeune Edgar Faure au travail, fin des années 1940. |
Sur le plan politique, Edgar Faure est un centriste, si tant est qu'on ne puisse plus parler « d'opportuniste » comme aux temps de Jules Ferry. (« Ce n'est pas la girouette qui tourne, c'est le vent », aimait-il à dire). Appartenant à l'aile droite du Parti radical, il y défend une ligne plus libérale, plus pragmatique, priorisant la santé des comptes publics et la lutte contre l'inflation sans empêcher la régulation étatique. Europhile, sa propension à la conciliation et à l'adaptation se retrouvent aussi dans sa gestion de la politique en Afrique du Nord. Notons enfin que Valéry Giscard d'Estaing fut son directeur adjoint de cabinet lors de sa seconde présidence du Conseil.
Chronologie politique
Antoine Pinay, Edgar Faure et Pierre Mendès France ont été présidents du Conseil dans la chronologie suivante :
Edgar Faure, au début de l'année 1952, dirigea un premier gouvernement éphémère entre le 20 janvier et le 28 février. Dans ses mémoires, il qualifiera cette expérience de gouvernement qui « dura 40 jours, compta 40 ministres, et [lui] fit perdre 4 kilos ».
Antoine Pinay lui succéda ; son gouvernement couvre pratiquement tout le restant de l'année 1952, du 8 mars au 22 décembre.
Pierre Mendès France fut investi en juin 1954 ; son gouvernement fut renversé le 4 février 1955.
Edgar Faure lui succéda et fut renversé fin novembre 1955. La date de fin officielle de son gouvernement est cependant le 24 janvier 1956, puisqu'il recourut à la dissolution de l'Assemblée nationale, la première depuis 1877 (« Si Mac-Mahon, qui était un con, l’a fait, je peux bien le faire moi aussi », disait-il8).
En cumulé, ils n'auront donc détenu le pouvoir que durant 896 jours, soit près de deux ans et demi. Enfin, rappelons que ces quatre gouvernements eurent lieu durant la même législature, avec l'Assemblée nationale élue en juin 1951.
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| 896 jours. Rapporter ces expériences gouvernementales à l'échelle du temps souligne leur brièveté. |
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| L'Assemblée nationale composite élue en juin 1951 |
Incarner une légitimité détonnante
Pour marquer de leur empreinte un régime aussi instable que celui de la IVᵉ, l'un des ressorts d'influence pour les responsables politiques est la faculté d'incarner une légitimité détonnante : soit qu'elle marque par la nouveauté (générationnelle, politique), soit qu'elle représente une rupture dans la méthode, soit qu'elle soit fondée sur une qualité particulière de l'individu.
La première présidence du Conseil d'Edgar Faure en 1952 repose ainsi sur un double caractère de nouveauté générationnelle (il n'a alors « que » 43 ans) et politique : l'intéressé n'ayant commencé sa carrière gouvernementale que de très récente date, à des postes techniques, et dans un Parti radical avec lequel « il n'avait entretenu que des rapports parfois lointains, et qui [lui] a accordé l’investiture en dépit de [son] jeune âge et de [sa] relative inexpérience politique9. » Au reste, sa réputation de technicien le rend légitime à gouverner au vu de la conjoncture de l'heure : la situation économique et financière de la France est en effet critique dès l'été 1951, à cause notamment d'une inflation galopante (17 % en 1951 contre 10 % en 1950). En parallèle, le déficit commercial de 78 millions de dollars en 1950 passe à 771 millions en 1951. Pour le gouverneur de la Banque de France Wilfrid Baumgartner, il est clair en février 1952 que « l'État comme les particuliers vivent au-dessus de leurs moyens10. »
Dans ce moment compliqué, le recours au jeune Edgar Faure, « un homme de second plan qui ne compromettra que lui-même11 », semble opportun. Or, comme l'avait déjà pressenti Vincent Auriol en 195012, Edgar Faure se révélera bien plus qu'un second couteau : ses qualités politiques, son intelligence et son endurance marqueront les esprits, même si la situation économique, trop grave, aura raison de son gouvernement après seulement 40 jours.
Cette expérience manquée permettra néanmoins à Edgar Faure de s'imposer, en février 1955, comme successeur de Mendès France à raison de ses compétences politiques et techniques (il aura été, entre temps, ministre des Finances presque sans discontinuité depuis juin 1953).
Le caractère détonnant de la légitimité politique d'Antoine Pinay, au moment de son investiture en mars 1952, est quant à lui indéniable. Dans la tourmente économique, il est l'homme providentiel, un Français moyen, coiffé de son chapeau, n'aimant pas la politique mais appelé à résoudre la situation. Pinay se présente comme défenseur du franc et de la stabilité, et — surtout — comme adversaire de la fiscalité, sachant bien qu'Edgar Faure vient d'être renversé après avoir réclamé une hausse d'impôts13. Pinay incarne également des valeurs françaises traditionnelles que la modernisation de la société semble menacer ; ainsi, pour citer Girardet, « le vaste mouvement d'espérance qui, durant quelques mois, a conduit tant de Français à se reconnaître dans le personnage symbole de M. Pinay, n'est pas, en vérité, difficile à interpréter : il ne correspond à rien d'autre, après plus de dix années d'incertitudes et d'épreuves, qu'à une profonde aspiration à la stabilité retrouvée en même temps qu'à une fidélité tenace à certaines formes de vie sociale de plus en plus gravement menacées14. »
Connu pour n'être entré en politique qu'à reculons, Pinay, parmi les éléments marquant attachés à son nom, aura enfin à son actif la réussite de son programme de lutte contre l'inflation et de défense du franc : « l’inflation s’est arrêtée en mars parce que le pays a cessé de croire en sa fatalité, parce que par sa personne, sa tendance et son style, un homme a inspiré confiance15 ». Cela entretiendra longtemps et sa popularité et son aura, jusqu'à sa mort à presque 103 ans en 1994.
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| Le mythe Pinay en 1952 : un Français comme les autres, un chapeau qui rassure les épargnants. |
Le cas de Mendès France, investi en juin 1954, se rapproche de celui de Pinay pour ce qui est de la légitimité politique, à savoir celle d'apparaître comme le seul compétent ou volontaire décidé à régler une question que personne ne saurait ou n'ose régler. Ici, ce n'est pas l'inflation, mais la situation désespérée de l'armée française en Indochine (Diên Biên Phu étant tombée en mai 1954), et, sur ce sujet, Pierre Mendès France incarne notoirement et de longue date la ligne anticolonialiste16. Si l'on ajoute la question européenne et la CED, l'on voit qu'en cette époque de divisions « la complexité de la politique française atteignait alors son degré extrême. En dehors du parti communiste, pas un parti, pas même un esprit qui ne fût partagé, hésitant, presque torturé. "La France, écrivait le comte de Paris, n’a jamais eu à prendre de tels risques depuis le traité de Troyes d’Isabeau de Bavière."17 »
Plus spécialement se produit avec Mendès une rupture sinon dans la méthode, du moins dans la façon de chercher à contractualiser (à moraliser) l'action de son gouvernement. En effet, le mendésisme, qui érige l'action politique non comme une fin mais comme un moyen, porte alors « une volonté forte en vue d'un projet neuf […], un changement de politique, une rupture18 ». Ainsi Mendès s'engage-t-il dans son discours d'investiture à parvenir enfin à un cessez-le-feu avec le Việt Minh sous quatre semaines (!), faute de quoi il remettra de lui-même sa démission (il réussira son pari). De même, alors que la question de la ratification du traité instituant la CED empoisonnait la vie politique française depuis sa signature en mai 1952, c'est Pierre Mendès France qui, résolu à lever l'hypothèque, commet le « crime du 30 août » en provoquant le vote fatidique (négatif) sur le texte par le Parlement.
Agir sur des leviers politiques pour durer
Dans un régime où la durée espérée au pouvoir est brève, il importe de mettre toutes les chances de son côté pour durer autant que possible. Dans le spectre des leviers dont dispose le président du Conseil et qui sont propres à lui faciliter cette ambition, nous en retiendrons deux : l'un plus politicien (la composition du gouvernement), l'autre davantage politique (l'utilisation de la question de confiance).
La composition du gouvernement
Sous la IVᵉ, le président du Conseil avait une existence constitutionnelle (à la différence de la IIIᵉ) à laquelle s'attachait notamment la prérogative de choisir les membres de son gouvernement. Avec une assemblée élue au scrutin proportionnel, dans laquelle six forces détenaient chacune entre 15 et 20 % des sièges, le choix des ministres était un exercice politique aussi important que subtil : la précision du dosage retenu permettait de s'attirer le soutien plus ou moins prononcé de tel ou tel parti. À titre d'exemple, le gouvernement Pinay était composé de 30 membres dont notamment 11 indépendants, 9 radicaux et 8 républicains populaires.
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| Le gouvernement Edgar Faure I de 1952. 40 jours, 40 ministres. |
Mais l'exercice de composition du gouvernement répondait encore à d'autres nécessités. Pour un outsider peu roué aux combinaisons parlementaires comme Pierre Mendès France, l’enjeu était par exemple de constituer une équipe qui sût pratiquer la chambre basse, d’où le choix de prendre à l'Intérieur le jeune François Mitterrand, un « zoologiste parlementaire d’une science incomparable ». En effet, « nul ne connaissait mieux les députés, leurs talents et leurs faiblesses, leurs aspirations secrètes et leurs accointances. […] Conscient de sa naïveté parlementaire d’expert du FMI, [Mendès] avait choisi Mitterrand pour la faire oublier19. » Le choix de maintenir Edgar Faure dans l’équipe, autre « virtuose du Parlement20 », répondait au même enjeu.
L'utilisation de la question de confiance
La question de confiance est un mécanisme parlementaire par lequel un gouvernement, devant un texte dont il juge particulièrement important l'adoption (ou le rejet), engage sa propre existence sur le résultat positif (ou négatif) du vote. Dans la Constitution de la IVᵉ, c'est l'article 49 qui prévoyait le dispositif, indiquant que la confiance ne pouvait être refusée qu'à la majorité absolue des députés, et ne conditionnant le recours à cette procédure qu'à une simple délibération en Conseil des ministres (et à l'écoulement d'un délai de réflexion d'un jour franc avant le vote). Ainsi un gouvernement pouvait-il théoriquement la poser autant de fois qu'il la jugeait nécessaire.
L'intérêt pour le gouvernement est double : le vote de la confiance permet de mettre les députés devant leur responsabilité, en les faisant opter entre l'approbation du gouvernement et la responsabilité d'une nouvelle crise ministérielle. Ainsi, dans la pratique, « peu de gouvernements ont été renversés à la suite d’un refus de confiance voté à la majorité absolue des membres [car] une crise ouverte dans les conditions constitutionnelles entrait dans le décompte pouvant entrainer une dissolution21 ». En raison des modalités de cette procédure, les abstentions jouaient de plus pour le gouvernement. Enfin, cet instrument permettait d'accélérer l'adoption des textes en faisant tomber les amendements22.
Ainsi d'Edgar Faure qui, en 1952, est pressé d'adopter la loi de Finances, pose jusqu'à vingt fois (!) la question de confiance lors de la discussion sur le budget pour en forcer l'adoption complète23, avant de poser celle de trop le 29 février. Ayant été renversé pour refus de confiance en novembre 1955 mais dans les formes constitutionnelles (à la majorité absolue), il put cette fois faire jouer l'article 51 de la Constitution et dissoudre l'Assemblée. De son côté, Pinay enchaînera les questions de confiance pour tirer de l'Assemblée l'adoption, article par article, de son projet de loi de Finances (la confiance y fut posée neuf fois24), puis sur d'autres projets comme l'échelle mobile des salaires. Pour gouverner efficacement dans ce régime instable, le recours aux forceps de la question de confiance était donc un risque nécessaire, autant qu'une technique politique à maîtriser.
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| Pierre Mendès France à la tribune de l'Assemblée, en 1955. |
L'importance des valeurs et des attitudes
L'obstination désintéressée
Si Antoine Pinay et Pierre Mendès France ont autant marqué la IVᵉ, c'est qu'ils donnaient l'impression d'être des honnêtes citoyens ne recherchant pas le pouvoir, et contraint malgré eux à intervenir exceptionnellement dans le monde de la politique, comme si une trajectoire normale les eût laissés étrangers au régime. Jacques Fauvet soulignait ce parallèle lors qu'il observait que ces deux hommes d'État « peu connus du grand public ou même du petit monde parlementaire jusqu’à [leur] investiture [étaient] les seuls à se détacher du peloton nombreux de ceux qui ont pris part pendant douze ans à la course au pouvoir. Ils sont les seuls enfin à ne pas l’avoir recherché, à l’avoir même délaissé quand il s’offrait à eux25. » Pierre Avril et Jean Gicquel les comparent à un météore26, évoquant tant la fulgurance que la brièveté de leurs heures de gloire respectives.
Aussi importante est l'obstination (illustrée par les questions de confiance en rafales) que le désintéressement vis-à-vis du pouvoir. Pinay et Mendès ne sont pas des opportunistes courant après les postes gouvernementaux ; et si Pinay, par exemple, sera encore ministre des Affaires étrangères d'Edgar Faure en 1955 et ministre des Finances de De Gaulle entre 1958 et 1960, il ne chercha jamais à exploiter l'immense capital de sympathie dont il jouissait auprès des Français, se retirant de la vie politique nationale en 1962.
Cette popularité, Pinay et Mendès l'ont trouvée dans l'habitude prise de la parole sur les ondes : tous les deux furent en effet très enclins à utiliser la radio pour s'adresser aux Français directement, ne craignant pas de lober une Assemblée nationale de la susceptibilité de laquelle ils se riaient. Chez Pierre Mendès France, ses « causeries du samedi » se superposeront avec un média d'un genre nouveau, le magazine L'Express du couple Jean-Jacques Servan-Schreiber/Françoise Giroud, et qui agira comme son porte-parole officieux.
Cette façon de faire prévaloir le bon sens sur les règles étriqués du politiquement correct (et à passer pour un étranger au sérail) conduira Mendès, par exemple, à l'incident du jour de son renversement par l'Assemblée. Désireux de prononcer quelques mots après que la confiance lui eut été refusée, le président du Conseil démissionnaire s'est attiré les foudres de députés l'accusant de chercher le pouvoir personnel et la dictature… Tout cela pour ne s'être pas conformé à l'usage, qui voulait qu'un gouvernement renversé allât porter immédiatement sa démission à l'Élysée.
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| Antoine Pinay s'adressant aux Français à la radio, 1952. |
Si Pinay et Mendès incarnent la vertu, Edgar Faure gouverne quant à lui en virtuose matois, quitte à moins dévoiler ses intentions. Comme le résume Fauvet, « s’il y a du lutteur en M. Mendès France, il y a de l’escrimeur en M. Edgar Faure. L’un va droit au but au risque de le manquer, l’autre donne l’impression d’hésiter, de biaiser et de prendre son temps mais il atteint peut-être plus sûrement son objectif27. » L'un des biographes du virtuose, Patrice Lestrohan, rapporte une phrase qui, glissée un jour par Edgar Faure, le résume tout entier : « Fais-nous un plan, mais qui n'engage pas l'avenir28. »
Dès son premier gouvernement, Edgar Faure marque les esprits de ceux qui prédisaient qu'il n'aurait pas la confiance et est investi à une confortable majorité de 401 voix (majorité absolue à 313) grâce à la tactique de prudence avec laquelle il présente sa politique29… avant d'être forcé à se découvrir. Autre exemple, lexical cette fois : sachant le terrain de l'Afrique du Nord très dangereux politiquement, Edgar Faure formule en 1955 pour le statut du Maroc le concept alambiqué « d'indépendance dans l'interdépendance », afin d'essayer de mécontenter le moins de camps possibles : il sait Mendès rejeté par une partie de l'opinion qui voit en lui le bradeur de l'Indochine, et ne veut pas connaître le même sort.
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| 1955, Edgar Faure tente lui aussi le chapeau, mais la dissolution du 2 décembre 1955 ne rassure pas. |
Finalement, le pari politique le plus marquant tenté par Edgar Faure fut sans doute la décision de dissoudre l'Assemblée en décembre 1955, conduisant à des législatives anticipées en janvier 1956. La décision avait été prise pour enrayer la dynamique poujadiste et donner à l'Assemblée, appelée à très brève échéance à se prononcer sur l'importante question de l'Algérie, une légitimité plus forte (et officieusement, pour couper l'herbe sous le pied du courant mendésiste qui prenait une ampleur de plus en plus importante).
L'histoire montra que cette dissolution n'arrangea pas les affaires d'un régime paraissant toujours plus instable. La IVᵉ mourra bientôt, et avec elle le souvenir d'un grand nombre de ses serviteurs.
1. RAFLIK Jenny, La République moderne, Paris, Seuil, 2018, p. 9.
2. « Bayrou, nouveau Mendès France ? », sur le site de France Culture, https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/le-billet-politique/bayrou-nouveau-mendes-france-9373773
3. ARDANT Philippe, présentation du numéro La IVᵉ République, Pouvoirs, n°76, 1996, p. 5.
4. GUILLAUME Sylvie, Pinay, Paris, Perrin, 1990, p. 17.
5. GIRARDET Raoul, Mythes et mythologies politiques, Paris, Seuil, 1986, p. 63.
6. HOFFMAN Stanley, « Le confluent des modernités », dans Le mendésisme, Pouvoirs, 1983, n°27, p. 36.
7. SADOUN Marc, « De la méthode aux valeurs », dans Le mendésisme, op. cit., p. 44.
8. LESTROHAN Patrice, L'Edgar, Paris, Le Cherche Midi, 2007, p. 17.
9. FOGACCI Frédéric, « Les jeunes députés radicaux de la Libération : de l’élite vers la base ? », dans Jeunesse(s) et élites, Christine Bouneau et Caroline Le Mao. Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2009.
10. Cité par RAFLIK Jenny, op. cit., p. 168.
11. FAUVET Jacques, La IVᵉ République, Paris, Fayard, 1959, p. 189.
12. Ibid., p 292.
13. Ibid., p 196.
14. GIRARDET Raoul, op. cit., p. 65.
15. FAUVET Jacques, op. cit., p 198.
16. LACOUTURE Jean, Pierre Mendès France, Paris, Seuil, 1981, p. 189.
17. FAUVET Jacques, op. cit., p 269.
18. LACOUTURE Jean, op. cit., p 11.
19. Ibid., p. 229.
20. Ibid.
21. AROMATARIO Silviano, « La genèse du 49 al.3 », Revue générale du droit online, 2019, https://www.revuegeneraledudroit.eu/blog/2019/04/02/la-genese-du-49-al-3/
22. AVRIL Pierre, GICQUEL Jean, « La IVᵉ entre deux Républiques », dans Pouvoirs, 1996, op. cit., p. 33.
23. GUILLAUME Sylvie, op. cit., p. 102.
24. Ibid., p 167.
25. FAUVET Jacques, op. cit., p. 202.
26. AVRIL, GICQUEL, op. cit., p. 32.
27. FAUVET Jacques, op. cit., pp. 291-292.
28. LESTROHAN Patrice, op. cit., p. 135
29. GUILLAUME Sylvie, op. cit., pp. 101-102.




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