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Aux fondements de la sociologie : Durkheim et Weber face à la modernité

Portraits d'Émile Durkheim (gauche) et de Max Weber (droite).

Dans les étapes de la pensée sociologique (1965), Raymond Aron définit la sociologie comme « l’étude qui se veut scientifique du social en tant que tel, soit au niveau élémentaire des relations interpersonnelles, soit au niveau macroscopique des vastes ensembles, classes, nations, civilisations ou, pour reprendre l’expression courante, sociétés globales. »

Par ailleurs, l’étude des « sociétés globales », aussi bien dans leur structure que dans leurs dynamiques historiques, est pétrie d’une ambition scientifique depuis ses débuts au XIXe siècle, à savoir l’objectivité. En s’inspirant des sciences de la nature, la sociologie (du latin socius qui signifie association humaine, et du grec logos qui signifie la raison ou le discours) vise à donner aux Hommes une meilleure connaissance de leur environnement et de leur histoire et par là même de leur destin collectif. Néanmoins, sur la base de cette définition, c’est aux travaux de Montesquieu avec De l’esprit des lois (1748) qu’Aron attribue le mérite d’avoir fondé la discipline. En cherchant à comprendre l’impact de la géographie sur les mœurs et les lois, Montesquieu aurait initié le premier mouvement sociologique de passage du donné social incohérent à un ordre intelligible. On pourrait alors, selon cette perspective, faire remonter les premières pensées sociologiques aux philosophes de l’Antiquité grecque (Platon, Aristote) ayant déjà cherché à comprendre comment naissent et meurent les régimes politiques. Cependant, il s’agit aussi de mettre en exergue la spécificité de la méthode sociologique par rapport à la philosophie politique abstraite, à savoir le recours à des outils quantitatifs (statistiques) et qualitatifs (entretiens, observations, données historiques…) variés. C’est donc à l’aune de l’institutionnalisation de la sociologie en Europe que nous nous intéresserons aux apports de ses fondateurs : Émile Durkheim (1858-1917) en France et Max Weber (1864-1920) en Allemagne.

Biographie des auteurs :

Émile Durkheim est un sociologue français né le 15 avril 1858 à Épinal et décédé le 15 novembre 1917 à Paris. Diplômé de l’E.N.S. et agrégé de philosophie en 1882, il côtoie de nombreux intellectuels célèbres durant ses études comme Jean Jaurès ou Henri Bergson. En 1898, il fonde L'Année sociologique, première revue semestrielle parlant des avancées dans la discipline. Il en fut le directeur jusqu’à son décès en 1917, à la suite de quoi il sera remplacé par son neveu : Marcel Mauss. Il est célèbre pour avoir élaboré une méthode scientifique d’analyse des « faits sociaux » dans Les règles de la méthode sociologique (1895) et pour les avoir mis en application de manière statistique dans son ouvrage Le suicide (1897). Par ailleurs, Durkheim est un sociologue de la modernité qui s’est intéressé à l’évolution du lien social dans les sociétés industrielles, au rôle de l’école dans la cohésion sociale, ou encore au fait religieux. Il reste connu avant tout pour sa thèse De la division du travail social (1893) dans laquelle il met en lumière l’émergence de l’individualisme. Dans la continuité des théories d’Auguste Comte sur le positivisme, Émile Durkheim cherche à ériger la « physique sociale » au même rang que les sciences de la nature (biologie, physique, mathématiques). En ce sens, il a participé de l’institutionnalisation de la discipline sociologique, qui jusqu’alors n’était pas considérée comme une science en France.

Max WEBER (1864-1920), quant à lui, est un sociologue allemand né le 21 avril 1864 à Erfurt en Allemagne et décédé le 14 juin 1920 à Munich. Originellement formé en droit à l’université d’Heidelberg, il obtient son doctorat d’histoire du droit en 1889 et commence ensuite sa carrière d’enseignant en 1893 à l’université de Berlin. Le juriste autrichien Hans Kelsen, chef de file du positivisme juridique, a suivi certains de ses cours. En outre, son rôle politique s’est avéré d’une importance capitale : directeur d’hôpital durant la Grande Guerre, il participe à la rédaction de la Constitution de Weimar, terreau de la reconstruction du pays. Théoricien de l'État comme détenteur du « monopole de la violence physique légitime » (p.125), Raymond Aron dira à son sujet : « Weber fut un national-libéral, mais il n'était pas libéral au sens américain, il n'était même pas à proprement parler un démocrate au sens que Français, Anglais ou Américains donnaient ou donnent à ce terme. Il mettait la grandeur de la nation et la puissance de l'État au-dessus de tout. ». Il est également connu pour ses travaux prolifiques en sociologie des religions (Hindouisme et bouddhisme (1916), Confucianisme et taoïsme (1916), Le judaïsme antique (1917), Éthique protestante et esprit du capitalisme (1905)), sur l’épistémologie des sciences, la politique, et de façon générale la modernité.

À la différence de Durkheim qui fait du fait social l’objet de sa sociologie, Weber s’intéresse davantage aux motifs de l’action individuelle. Cette distinction renvoie à ce que l’on nomme respectivement l’holisme et l’individualisme.
Holisme : méthode consistant à partir du macrosocial ou de la société pour expliquer les comportements individuels. Le fait social est un ensemble de manières de penser, de sentir et d’agir extérieures à nous-mêmes et qui exercent sur les individus une force de contrainte (la langue, la culture, la monnaie, etc.). Le prisme durkheimien se situe donc plutôt « au niveau macroscopique des vastes ensembles », pour reprendre la définition de Raymond Aron.
Individualisme : méthode consistant à expliquer le macrosocial ou la société uniquement par l’agrégation des comportements individuels. C’est l’angle d’attaque privilégié par Weber, soit « le niveau élémentaire des relations interpersonnelles ».

Néanmoins, nous verrons que cette opposition, bien que commode dans l’exercice d’exposition, revêt une certaine naïveté car elle cache la complémentarité fondamentale des deux approches, et la poursuite d’un même objectif : l’explication scientifique du social.
Nous montrerons alors dans un premier temps que ce que recouvre l’opposition entre Durkheim et Weber, bien que leurs approches soient complémentaires (I), avant de voir comment cette dernière se matérialise dans l’étude de la modernité (II).


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I. — Durkheim et Weber : deux approches différentes mais complémentaires du social


Durkheim et l’étude des faits sociaux

C’est en 1895 que Durkheim publie son ouvrage de référence qui pose les bases de la discipline : Les règles de la méthode sociologique. Inspiré du Discours de la méthode de Descartes sur lequel Durkheim a fait sa thèse de doctorat, cet ouvrage vise à définir l’objet d’étude de la sociologie et la méthode à employer pour y parvenir. L’auteur définit alors ce qu’il nomme le fait social.

« Est fait social toute manière de faire, fixée ou non, susceptible d’exercer sur l’individu une contrainte extérieure ; ou bien encore, qui est générale dans l’étendue d’une société donnée tout en ayant une existence propre, indépendante de ses manifestations individuelles. »

On voit alors que le fait social revêt deux caractéristiques : l’extériorité à l’individu d’une part, et la contrainte sur les manières d’être et de faire d’autre part. En ce sens, le comportement des individus est, selon la vision holiste, déterminé par les injonctions sociales, lesquelles constituent un objet d’étude en soi. Il s’agit non de partir des motivations individuelles souvent confuses et stériles, ni de considérations philosophiques abstraites, pour chercher à expliquer de manière globale le fonctionnement de la société.

La méthode wébérienne : l'étude de l'activité sociale

A contrario, Weber ne se place pas en position d’observateur extérieur quand il étudie les comportements des acteurs sociaux dans leur environnement. Il essaie de se mettre à leur place pour comprendre les raisons de leurs actions et les conséquences qu’elles ont sur eux. Weber défend dès ses premiers écrits « méthodologiques », ceux sur L’objectivité de la connaissance dans les sciences et la politique sociales (1904), le programme ambitieux de fonder une science de la réalité (Wirklichkeitswissenschaft) qui articule la recherche abstraite avec l’étude empirique et historique, une science qui combine l’étude des singularités et celle des généralités avec des méthodes à la fois individualisantes et généralisantes.

« La science sociale que nous nous proposons de pratiquer est une science de la réalité. Nous cherchons à comprendre l’originalité de la réalité de la vie qui nous environne et au sein de laquelle nous sommes placés, afin de dégager d’une part la structure actuelle des rapports et de la signification culturelle de ses diverses manifestations et d’autre part les raisons qui ont fait qu’historiquement elle s’est développée sous cette forme et non sous une autre. »

L'objet de la sociologie wébérienne est donc l’activité sociale, entendue comme un comportement pour lequel les individus accordent un sens subjectif. En conséquence, il s’agit d’une démarche profondément anti-positiviste, qui ne cherche pas à dégager des lois ou à expliquer mais bien à comprendre les phénomènes sociaux. C’est pourquoi les sociologues les plus engagés dans la défense de l’individualisme méthodologique (K. Popper, R. Boudon, F. Bourricaud) le considèrent comme un de ses fondateurs (avec Tocqueville, Simmel, Tarde). Jean-Claude Passeron dira d’ailleurs dans Le raisonnement sociologique : un raisonnement de l’entre-deux (1991) que « toute la sociologie est wébérienne » car à la fois historique et empirique. Par ailleurs, dans son ouvrage posthume Économie et société (1922), Weber établit une typologie des différents modes d’action possibles en construisant des idéaux-types. Les idéaux-types sont des outils construits par le chercheur visant à représenter la réalité sous ses traits les plus significatifs de manière à en comprendre les dynamiques. En étudiant les sociétés occidentales comme orientales, traditionnelles et agricoles comme modernes et industrialisées, il finit par en dégager quatre :

  • L’action rationnelle en finalité, ou rationnelle par rapport à un but (Zweckrational) : l’acteur conçoit un but précis et combine des moyens logiques pour y parvenir
  • L’action rationnelle en valeur, ou rationnelle par rapport à des valeurs (Wertrational) : l’acteur agit en conformité avec un devoir ou des exigences qu’il s’impose (le capitaine qui décide de couler avec son navire)
  • L’action affective : elle est dictée par l’humeur, les passions ou les sentiments, elle est irréfléchie et émotionnelle
  • L’action traditionnelle : elle est dictée par des coutumes si ancrées dans les mentalités qu’elles deviennent une seconde nature.

Ces idéaux-types s’inscrivent à la fois dans des dynamiques historiques et dans des observations empiriques menées par Weber. Ils joueront un rôle fondamental dans la compréhension de l’époque moderne.

Une même ambition d'objectivation

En dépit de ces divergences méthodologiques, les deux auteurs se rejoignent sur la nécessité de fonder la sociologie sur des bases objectives. Tout d’abord, Durkheim met en exergue l'importance de s’émanciper de ses prénotions, c’est-à-dire de nos opinions infondées, de nos croyances ou jugements de valeur qui n’ont pas leur place dans le raisonnement scientifique. Les faits sociaux doivent être analysés « comme des choses », sans le voile illusoire des prénotions ou du savoir immédiat. Ensuite, le fondateur de la sociologie française précise que :

« La sociologie n’a pas à prendre de parti entre les grandes hypothèses qui divisent les métaphysiciens. Elle n’a pas plus à affirmer la liberté que le déterminisme. Tout ce qu’elle demande qu’on lui accorde, c’est que le principe de causalité s’applique aux phénomènes sociaux. »

Une loi sociologique, élaborée à l’issue d’un travail de traitement des données quantitatives ou qualitatives, n’est donc pas déterministe mais simplement probabiliste : elle établit des régularités et par là même distingue le normal du pathologique conformément à ce critère.

Chez Weber, cela passe par une autre forme de mise à distance, celle qui concerne les jugements de valeur personnels et subjectifs ; mais aussi, comme chez Durkheim, par des sources juridiques, la comparaison historique, voire la statistique : Weber participa, entre 1890 et 1910, à plusieurs enquêtes par questionnaires sur la situation des ouvriers de l’agriculture et de l’industrie. Néanmoins, le sociologue est confronté à une difficulté spécifique puisqu’il appartient à la société étudiée, et peut se laisser guider par sa subjectivité. Le sociologue choisit son objet de recherche dans la diversité infinie du réel, selon des critères et des valeurs qui lui sont propres. Il a donc un certain rapport aux valeurs, mais cela ne doit pas l’empêcher de préserver une certaine exigence de neutralité, ou ce que Weber nomme neutralité axiologique.
L’ensemble de ces concepts va permettre à nos deux auteurs d’analyser, avec leur propre prisme, l’avènement des sociétés modernes.

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II. — Un objet d’étude commun : la modernité

Comment définir la modernité ?

La notion de modernité est une notion équivoque et labile. On peut toutefois reconnaître, avec les travaux d’Anthony Giddens que les sociétés modernes valorisent le changement permanent1, aussi bien des structures sociales, des mœurs ou des mentalités ; par opposition aux sociétés traditionnelles solides. Par ailleurs, ce changement permanent est souvent vu comme un signe de progrès civilisationnel. Néanmoins, il est intéressant de constater que parler de sociologie de la modernité est une tautologie : en effet, la sociologie de la modernité ne serait rien d’autre qu’un outil d’auto-observation mis en place par les Hommes pour penser leur époque. D’une certaine manière, on ne peut que faire la sociologie de la modernité. 

Les transformations des structures sociales et des mentalités dans les sociétés modernes

Durkheim traite du passage des sociétés traditionnelles aux sociétés modernes à travers l’évolution du lien social et du droit. Dans De la division du travail social (1893), il explique que les sociétés traditionnelles, c’est-à-dire primitives, antiques et médiévales, reposaient sur une solidarité mécanique. Autrement dit, la société y était envisagée comme une grande machine où chaque individu était un rouage sans possibilité de jeu. La stabilité du corps social reposait sur le partage de normes et de valeurs communes, et tout acte froissant la conscience commune pouvait entraîner des sanctions sévères. En témoigne le poids prépondérant de l'Église dans le quadrillage du territoire et la formation des esprits.

Jacques de Molay et Geoffroy de Charnay sur le bûcher le 18 mars 1314, arrêtés par Philippe IV le Bel durant l’Inquisition.

Mais l’urbanisation, la croissance démographique et l’industrialisation ont profondément transformé les structures sociales et mentales : avec le développement industriel, les individus se sont orientés dans des professions de plus en plus spécialisées, de même que le système éducatif a accompagné ces transformations économiques (création d’HEC en 1881, de Polytechnique en 1794). Le lien entre les individus ne repose donc plus sur la similitude mais l’interdépendance : Durkheim parle alors de solidarité organique car la société est envisagée cette fois-ci comme un corps humain où chaque individu est un organe jouant un rôle spécifique. L’individu commence alors progressivement à acquérir une conscience individuelle, ce qui marque l’émergence de l’individualisme. Mais ce dernier présente un risque : à la suite de l’abolition de la société d’ordre d’Ancien Régime où le corps social était stable, comment alors s’assurer de sa stabilité dans des sociétés où l’individu prime au point de devenir la nouvelle figure sacrée ? Durkheim défend pour cela le rôle central de l’école républicaine sous la IIIe République dans Éducation et sociologie (1922), qui est chargée d’inculquer aux individus les normes et des valeurs indispensables à la vie en société. Par ailleurs, l’auteur défend le retour des corporations de travailleurs supprimées par la loi Le Chapelier (1791) et qui renaîtront de leurs cendres près de 100 ans plus tard avec la loi Waldeck-Rousseau (1884) en France. Enfin, il est à noter qu’à ces changements sociaux s’ajoutent des évolutions juridiques : alors que le droit avait traditionnellement pour fonction de réprimer les actes froissant la conscience commune, souvent par des sévices corporels et personnels ; il a désormais pour fonction de restituer, c’est-à-dire de réparer le dommage causé à la collectivité.

Max Weber, quant à lui, va penser la modernité à l’aune des idéaux-types de l’action sociale décrits plus haut. En reprenant les travaux de Ferdinand Tönnies2, il caractérise la modernité comme un passage des modes d’action dits « communautaires » vers des modes d’action dits « sociétaires ». En ce sens, les relations ne se fondent plus sur un compromis de valeurs comme dans les sociétés primitives ou les religions premières, mais sur des compromis d’intérêts et du calcul rationnel. Ce passage de la communalisation à la sociation est la conséquence directe de l’avènement du capitalisme marchand, pour Weber, qui pousse les individus à rechercher le profit dans l’exercice de leur profession. Par ailleurs, le sociologue allemand explique, comme le fera Schumpeter3 plus tard, que le capitalisme est responsable de l’expansion continue des structures bureaucratiques (entreprises capitalistiques, administrations centralisées), où la légitimité ne repose non pas sur la tradition ou le charisme, mais sur les procédures écrites. On passe donc d’actions traditionnelles et affectives à des modes d’action de plus en plus rationnels dans les sociétés modernes.

Durkheim et Weber : deux sociologues du religieux

Même si plusieurs portes d’entrée sont possibles pour étudier la modernité, toutes semblent se retrouver autour du fait religieux qui est fondamentalement un fait social. Pour Émile Durkheim, qui part de l’étude du système totémique australien pour en déduire le fonctionnement des religions monothéistes et des religions séculières modernes, la religion est un « système solidaire de croyances et de pratiques relatives à des choses sacrées, c’est-à-dire séparées, qui unissent en une même communauté morale, appelée Église, tous ceux qui y adhèrent » (p. 65).

La religion ne dépend donc ni de considérations divines ou surnaturelles, mais désigne la manière dont la société se pense symboliquement (à travers ses totems), s’idéalise et par là même se renforce.
Alors que les totems des tribus aborigènes étaient des animaux dont on vantait les vertus, les totems de la société française actuelle sécularisée sont des symboles républicains (Marianne, drapeau français dans les mairies, Marseillaise, devise, etc.).

Tribu aborigène pratiquant le rite sacrificiel de l’Intichiuma


Rite républicain du 14 juillet sur les Champs-Élysées

La citation suivante est assez parlante de ce point de vue :

« Quelle différence essentielle y a-t-il entre une assemblée de chrétiens célébrant les principales dates de la vie du Christ célébrant les principales dates de la vie du Christ, ou de juifs fêtant soit la sortie d’Egypte soit la promulgation du décalogue, et une réunion de citoyens commémorant l’institution d’une nouvelle charte morale ou quelque grand évènement de la vie nationale ? »

De surcroît, en soutenant que toute représentation du social est d’origine religieuse, Durkheim soutient que la religion est à la base de la pensée logique et donc de toute science :

« Nous avons même vu que les notions essentielles de la logique scientifique sont d’origine religieuse. […] La pensée scientifique n’est qu’une forme plus parfaite de la pensée religieuse. »

En essayant pour la première fois de se mettre à la place du fidèle, Durkheim nuance à la fin de son œuvre ses positions holistiques en soulignant que l’individu est souverain dans la place qu’il accorde aux représentations collectives. Ces dernières lui permettent en effet de raisonner de manière abstraite et cohérente comme l’exigent toutes les sciences, mais aussi de reconsidérer ses propres intuitions et opinions, sans pour autant les anéantir complètement :

« Concevoir une chose, c’est en même temps qu’en mieux appréhender les éléments essentiels, la situer dans un ensemble ; car chaque civilisation a son système organisé de concepts qui la caractérise. En face de ce système de notions, l’esprit individuel est dans la même situation que le Noûs de Platon en face du monde des Idées. Il s’efforce de se les assimiler, car il en a besoin pour pouvoir commercer avec ses semblables ; mais l’assimilation est toujours imparfaite. Chacun de nous les voit à sa façon. […]
En ce sens, la pensée logique naît de la formation d’idéaux stables par la société au-delà des représentations fugitives de l’expérience sensible : impersonnalité, stabilité, telles sont les deux caractéristiques de la vérité. »

De la même manière, Weber va démontrer le rôle déterminant de la religion dans la genèse du capitalisme occidental. Le noyau de la thèse exposée par Weber dans L'Éthique protestante et l’esprit du capitalisme (1905) est l’existence d’une parenté entre « l’ascétisme intramondain » et « l’esprit du capitalisme », à savoir la recherche systématique du profit par l'exercice d'une profession. Le premier des éléments appuyant cette thèse, particulièrement accentué au sein du calvinisme et, plus encore, au sein de certaines sectes (baptistes, piétistes, méthodistes, etc.), stimulé par l’angoisse générée par la doctrine de la prédestination, condamne aussi bien l’oisiveté ou la nonchalance (le gaspillage du temps) que la jouissance effrénée des biens matériels, la prodigalité ou la négligence de l’épargne (le gaspillage de l’argent), en exigeant ainsi du fidèle le plus grand sérieux dans sa profession et la plus parfaite honnêteté et rectitude dans la conduite de ses affaires. Le second élément concerne le type de subjectivité exigée par le capitalisme de la part de tout individu, quelle que soit sa condition, impliquant notamment une existence vouée à l’effort productif comme fin en soi et vertu suprême ainsi que l’épargne à des fins d’accumulation méthodique et continue des gains obtenus. Plus encore, il exige de rationaliser l’existence au sens de « la rationalité par finalité » : de maximiser l’efficacité des actions entreprises tout en en minimisant le coût.

Jan Matsys, At the tax collector’s office, 1539

De même, WEBER, en qualifiant les groupements religieux de « hiérocratiques », c’est-à-dire qu’ils exercent une domination psychique sur les individus en leur accordant ou non le Salut, il s'attache également à souligner leurs mutations. L'Église fondée sur l’autorité rationnelle du prêtre se distingue des figures traditionnelles du sorcier, du prophète charismatique ou encore des sectes, qui ne jouissent pas du monopole de la domination.

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Conclusion. — Durkheim et Weber, médecins du social ?

En conclusion, il apparaît que la modernité semble avoir créé la sociologie autant que la sociologie n’a étudié la modernité que pour permettre aux Hommes, dans une démarche réflexive4, de mieux se penser eux-mêmes. Dans l’institutionnalisation progressive de la discipline en Europe au XIXe siècle, Durkheim et Weber ont constitué les fondateurs de cette « physique sociale » qui cherche à imiter les sciences de la nature en s’émancipant des jugements de valeur.
La tension structurante entre les deux auteurs repose sur leur méthode d’investigation du social : holiste pour l’un, individualiste pour l’autre. Néanmoins, leurs nombreux travaux sont tous deux pétris d’une ambition d’objectivité et semblent parvenir à des constats communs : les sociétés industrielles ont présenté une menace de délitement du corps social par rapport aux sociétés traditionnelles où la religion et les traditions encadraient les consciences. La question fondamentale est donc de recréer de la cohésion dans des sociétés sécularisées et de plus en plus atomisées. Pour cela, les auteurs semblent s’accorder sur une solution commune : l'État. À travers l’école républicaine comme clergé séculier chez Durkheim ou la grandeur du Reich allemand après la 1re Guerre mondiale pour Weber, tout nous amène à considérer la sociologie de la modernité comme intrinsèquement liée à l'État centralisé exerçant le « monopole de la violence physique légitime ». Gare cependant à s’assurer, aussi bien pour le sociologue que pour le citoyen, que l'État ne finisse par devenir un pouvoir arbitraire aux mains d’une noblesse d’un nouveau genre…


[1] : Zygmunt BAUMAN qualifiera les sociétés post-modernes (années 1980-1990) de « liquides ».

[2] : Ferdinand Tönnies, Communauté et société, 1887.
[3] : Schumpeter; Capitalisme, socialisme et démocratie (1942)
[4] : La réflexivité consiste à appliquer à soi-même ses propres concepts, ou à devenir son propre objet d’étude.
 

Bibliographie : 

Aron Raymond, Les étapes de la pensée sociologique, 1967.
Delas, J.-P. et Milly, B. (2015). Histoire des pensées sociologiques. (4e éd.). Armand Colin
Durkheim Émile, Les formes élémentaires de la vie religieuse, 1912.
Durkheim Émile, Les règles de la méthode sociologique, 1895.
Weber Max, Le savant et le politique, 1917-1919.

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