Durkheim et l’étude des faits sociaux
C’est en 1895 que Durkheim publie son ouvrage de référence qui pose les bases de la discipline : Les règles de la méthode sociologique. Inspiré du Discours de la méthode de Descartes sur lequel Durkheim a fait sa thèse de doctorat, cet ouvrage vise à définir l’objet d’étude de la sociologie et la méthode à employer pour y parvenir. L’auteur définit alors ce qu’il nomme le fait social.
« Est fait social toute manière de faire, fixée ou non, susceptible d’exercer sur l’individu une contrainte extérieure ; ou bien encore, qui est générale dans l’étendue d’une société donnée tout en ayant une existence propre, indépendante de ses manifestations individuelles. »
On voit alors que le fait social revêt deux caractéristiques : l’extériorité à l’individu d’une part, et la contrainte sur les manières d’être et de faire d’autre part. En ce sens, le comportement des individus est, selon la vision holiste, déterminé par les injonctions sociales, lesquelles constituent un objet d’étude en soi. Il s’agit non de partir des motivations individuelles souvent confuses et stériles, ni de considérations philosophiques abstraites, pour chercher à expliquer de manière globale le fonctionnement de la société.
La méthode wébérienne : l'étude de l'activité sociale
A contrario, Weber ne se place pas en position d’observateur extérieur quand il étudie les comportements des acteurs sociaux dans leur environnement. Il essaie de se mettre à leur place pour comprendre les raisons de leurs actions et les conséquences qu’elles ont sur eux. Weber défend dès ses premiers écrits « méthodologiques », ceux sur L’objectivité de la connaissance dans les sciences et la politique sociales (1904), le programme ambitieux de fonder une science de la réalité (Wirklichkeitswissenschaft) qui articule la recherche abstraite avec l’étude empirique et historique, une science qui combine l’étude des singularités et celle des généralités avec des méthodes à la fois individualisantes et généralisantes.
« La science sociale que nous nous proposons de pratiquer est une science de la réalité. Nous cherchons à comprendre l’originalité de la réalité de la vie qui nous environne et au sein de laquelle nous sommes placés, afin de dégager d’une part la structure actuelle des rapports et de la signification culturelle de ses diverses manifestations et d’autre part les raisons qui ont fait qu’historiquement elle s’est développée sous cette forme et non sous une autre. »
L'objet de la sociologie wébérienne est donc l’activité sociale, entendue comme un comportement pour lequel les individus accordent un sens subjectif. En conséquence, il s’agit d’une démarche profondément anti-positiviste, qui ne cherche pas à dégager des lois ou à expliquer mais bien à comprendre les phénomènes sociaux. C’est pourquoi les sociologues les plus engagés dans la défense de l’individualisme méthodologique (K. Popper, R. Boudon, F. Bourricaud) le considèrent comme un de ses fondateurs (avec Tocqueville, Simmel, Tarde). Jean-Claude Passeron dira d’ailleurs dans Le raisonnement sociologique : un raisonnement de l’entre-deux (1991) que « toute la sociologie est wébérienne » car à la fois historique et empirique. Par ailleurs, dans son ouvrage posthume Économie et société (1922), Weber établit une typologie des différents modes d’action possibles en construisant des idéaux-types. Les idéaux-types sont des outils construits par le chercheur visant à représenter la réalité sous ses traits les plus significatifs de manière à en comprendre les dynamiques. En étudiant les sociétés occidentales comme orientales, traditionnelles et agricoles comme modernes et industrialisées, il finit par en dégager quatre :
- L’action rationnelle en finalité, ou rationnelle par rapport à un but (Zweckrational) : l’acteur conçoit un but précis et combine des moyens logiques pour y parvenir
- L’action rationnelle en valeur, ou rationnelle par rapport à des valeurs (Wertrational) : l’acteur agit en conformité avec un devoir ou des exigences qu’il s’impose (le capitaine qui décide de couler avec son navire)
- L’action affective : elle est dictée par l’humeur, les passions ou les sentiments, elle est irréfléchie et émotionnelle
- L’action traditionnelle : elle est dictée par des coutumes si ancrées dans les mentalités qu’elles deviennent une seconde nature.
En dépit de ces divergences méthodologiques, les deux auteurs se rejoignent sur la nécessité de fonder la sociologie sur des bases objectives. Tout d’abord, Durkheim met en exergue l'importance de s’émanciper de ses prénotions, c’est-à-dire de nos opinions infondées, de nos croyances ou jugements de valeur qui n’ont pas leur place dans le raisonnement scientifique. Les faits sociaux doivent être analysés « comme des choses », sans le voile illusoire des prénotions ou du savoir immédiat. Ensuite, le fondateur de la sociologie française précise que :
« La sociologie n’a pas à prendre de parti entre les grandes hypothèses qui divisent les métaphysiciens. Elle n’a pas plus à affirmer la liberté que le déterminisme. Tout ce qu’elle demande qu’on lui accorde, c’est que le principe de causalité s’applique aux phénomènes sociaux. »
Une loi sociologique, élaborée à l’issue d’un travail de traitement des données quantitatives ou qualitatives, n’est donc pas déterministe mais simplement probabiliste : elle établit des régularités et par là même distingue le normal du pathologique conformément à ce critère.
Chez Weber, cela passe par une autre forme de mise à distance, celle qui concerne les jugements de valeur personnels et subjectifs ; mais aussi, comme chez Durkheim, par des sources juridiques, la comparaison historique, voire la statistique : Weber participa, entre 1890 et 1910, à plusieurs enquêtes par questionnaires sur la situation des ouvriers de l’agriculture et de l’industrie. Néanmoins, le sociologue est confronté à une difficulté spécifique puisqu’il appartient à la société étudiée, et peut se laisser guider par sa subjectivité. Le sociologue choisit son objet de recherche dans la diversité infinie du réel, selon des critères et des valeurs qui lui sont propres. Il a donc un certain rapport aux valeurs, mais cela ne doit pas l’empêcher de préserver une certaine exigence de neutralité, ou ce que Weber nomme neutralité axiologique.
L’ensemble de ces concepts va permettre à nos deux auteurs d’analyser, avec leur propre prisme, l’avènement des sociétés modernes.
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II. — Un objet d’étude commun : la modernité
Comment définir la modernité ?
La notion de modernité est une notion équivoque et labile. On peut toutefois reconnaître, avec les travaux d’Anthony Giddens que les sociétés modernes valorisent le changement permanent1, aussi bien des structures sociales, des mœurs ou des mentalités ; par opposition aux sociétés traditionnelles solides. Par ailleurs, ce changement permanent est souvent vu comme un signe de progrès civilisationnel. Néanmoins, il est intéressant de constater que parler de sociologie de la modernité est une tautologie : en effet, la sociologie de la modernité ne serait rien d’autre qu’un outil d’auto-observation mis en place par les Hommes pour penser leur époque. D’une certaine manière, on ne peut que faire la sociologie de la modernité.
Les transformations des structures sociales et des mentalités dans les sociétés modernes
Durkheim traite du passage des sociétés traditionnelles aux sociétés modernes à travers l’évolution du lien social et du droit. Dans De la division du travail social (1893), il explique que les sociétés traditionnelles, c’est-à-dire primitives, antiques et médiévales, reposaient sur une solidarité mécanique. Autrement dit, la société y était envisagée comme une grande machine où chaque individu était un rouage sans possibilité de jeu. La stabilité du corps social reposait sur le partage de normes et de valeurs communes, et tout acte froissant la conscience commune pouvait entraîner des sanctions sévères. En témoigne le poids prépondérant de l'Église dans le quadrillage du territoire et la formation des esprits.
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| Jacques de Molay et Geoffroy de Charnay sur le bûcher le 18 mars 1314, arrêtés par Philippe IV le Bel durant l’Inquisition. |
Mais l’urbanisation, la croissance démographique et l’industrialisation ont profondément transformé les structures sociales et mentales : avec le développement industriel, les individus se sont orientés dans des professions de plus en plus spécialisées, de même que le système éducatif a accompagné ces transformations économiques (création d’HEC en 1881, de Polytechnique en 1794). Le lien entre les individus ne repose donc plus sur la similitude mais l’interdépendance : Durkheim parle alors de solidarité organique car la société est envisagée cette fois-ci comme un corps humain où chaque individu est un organe jouant un rôle spécifique. L’individu commence alors progressivement à acquérir une conscience individuelle, ce qui marque l’émergence de l’individualisme. Mais ce dernier présente un risque : à la suite de l’abolition de la société d’ordre d’Ancien Régime où le corps social était stable, comment alors s’assurer de sa stabilité dans des sociétés où l’individu prime au point de devenir la nouvelle figure sacrée ? Durkheim défend pour cela le rôle central de l’école républicaine sous la IIIe République dans Éducation et sociologie (1922), qui est chargée d’inculquer aux individus les normes et des valeurs indispensables à la vie en société. Par ailleurs, l’auteur défend le retour des corporations de travailleurs supprimées par la loi Le Chapelier (1791) et qui renaîtront de leurs cendres près de 100 ans plus tard avec la loi Waldeck-Rousseau (1884) en France. Enfin, il est à noter qu’à ces changements sociaux s’ajoutent des évolutions juridiques : alors que le droit avait traditionnellement pour fonction de réprimer les actes froissant la conscience commune, souvent par des sévices corporels et personnels ; il a désormais pour fonction de restituer, c’est-à-dire de réparer le dommage causé à la collectivité.
Max Weber, quant à lui, va penser la modernité à l’aune des idéaux-types de l’action sociale décrits plus haut. En reprenant les travaux de Ferdinand Tönnies2, il caractérise la modernité comme un passage des modes d’action dits « communautaires » vers des modes d’action dits « sociétaires ». En ce sens, les relations ne se fondent plus sur un compromis de valeurs comme dans les sociétés primitives ou les religions premières, mais sur des compromis d’intérêts et du calcul rationnel. Ce passage de la communalisation à la sociation est la conséquence directe de l’avènement du capitalisme marchand, pour Weber, qui pousse les individus à rechercher le profit dans l’exercice de leur profession. Par ailleurs, le sociologue allemand explique, comme le fera Schumpeter3 plus tard, que le capitalisme est responsable de l’expansion continue des structures bureaucratiques (entreprises capitalistiques, administrations centralisées), où la légitimité ne repose non pas sur la tradition ou le charisme, mais sur les procédures écrites. On passe donc d’actions traditionnelles et affectives à des modes d’action de plus en plus rationnels dans les sociétés modernes.
Durkheim et Weber : deux sociologues du religieux
Même si plusieurs portes d’entrée sont possibles pour étudier la modernité, toutes semblent se retrouver autour du fait religieux qui est fondamentalement un fait social. Pour Émile Durkheim, qui part de l’étude du système totémique australien pour en déduire le fonctionnement des religions monothéistes et des religions séculières modernes, la religion est un « système solidaire de croyances et de pratiques relatives à des choses sacrées, c’est-à-dire séparées, qui unissent en une même communauté morale, appelée Église, tous ceux qui y adhèrent » (p. 65).
La religion ne dépend donc ni de considérations divines ou surnaturelles, mais désigne la manière dont la société se pense symboliquement (à travers ses totems), s’idéalise et par là même se renforce.
Alors que les totems des tribus aborigènes étaient des animaux dont on vantait les vertus, les totems de la société française actuelle sécularisée sont des symboles républicains (Marianne, drapeau français dans les mairies, Marseillaise, devise, etc.).
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| Tribu aborigène pratiquant le rite sacrificiel de l’Intichiuma |
| Rite républicain du 14 juillet sur les Champs-Élysées |
La citation suivante est assez parlante de ce point de vue :
« Quelle différence essentielle y a-t-il entre une assemblée de chrétiens célébrant les principales dates de la vie du Christ célébrant les principales dates de la vie du Christ, ou de juifs fêtant soit la sortie d’Egypte soit la promulgation du décalogue, et une réunion de citoyens commémorant l’institution d’une nouvelle charte morale ou quelque grand évènement de la vie nationale ? »
De surcroît, en soutenant que toute représentation du social est d’origine religieuse, Durkheim soutient que la religion est à la base de la pensée logique et donc de toute science :
« Nous avons même vu que les notions essentielles de la logique scientifique sont d’origine religieuse. […] La pensée scientifique n’est qu’une forme plus parfaite de la pensée religieuse. »
En essayant pour la première fois de se mettre à la place du fidèle, Durkheim nuance à la fin de son œuvre ses positions holistiques en soulignant que l’individu est souverain dans la place qu’il accorde aux représentations collectives. Ces dernières lui permettent en effet de raisonner de manière abstraite et cohérente comme l’exigent toutes les sciences, mais aussi de reconsidérer ses propres intuitions et opinions, sans pour autant les anéantir complètement :
« Concevoir une chose, c’est en même temps qu’en mieux appréhender les éléments essentiels, la situer dans un ensemble ; car chaque civilisation a son système organisé de concepts qui la caractérise. En face de ce système de notions, l’esprit individuel est dans la même situation que le Noûs de Platon en face du monde des Idées. Il s’efforce de se les assimiler, car il en a besoin pour pouvoir commercer avec ses semblables ; mais l’assimilation est toujours imparfaite. Chacun de nous les voit à sa façon. […]
En ce sens, la pensée logique naît de la formation d’idéaux stables par la société au-delà des représentations fugitives de l’expérience sensible : impersonnalité, stabilité, telles sont les deux caractéristiques de la vérité. »
De la même manière, Weber va démontrer le rôle déterminant de la religion dans la genèse du capitalisme occidental. Le noyau de la thèse exposée par Weber dans L'Éthique protestante et l’esprit du capitalisme (1905) est l’existence d’une parenté entre « l’ascétisme intramondain » et « l’esprit du capitalisme », à savoir la recherche systématique du profit par l'exercice d'une profession. Le premier des éléments appuyant cette thèse, particulièrement accentué au sein du calvinisme et, plus encore, au sein de certaines sectes (baptistes, piétistes, méthodistes, etc.), stimulé par l’angoisse générée par la doctrine de la prédestination, condamne aussi bien l’oisiveté ou la nonchalance (le gaspillage du temps) que la jouissance effrénée des biens matériels, la prodigalité ou la négligence de l’épargne (le gaspillage de l’argent), en exigeant ainsi du fidèle le plus grand sérieux dans sa profession et la plus parfaite honnêteté et rectitude dans la conduite de ses affaires. Le second élément concerne le type de subjectivité exigée par le capitalisme de la part de tout individu, quelle que soit sa condition, impliquant notamment une existence vouée à l’effort productif comme fin en soi et vertu suprême ainsi que l’épargne à des fins d’accumulation méthodique et continue des gains obtenus. Plus encore, il exige de rationaliser l’existence au sens de « la rationalité par finalité » : de maximiser l’efficacité des actions entreprises tout en en minimisant le coût.





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