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Chine et Vietnam, une coopération économique réticente mais nécessaire


Le Vietnam est culturellement le pays le plus proche de la Chine en Asie du Sud-Est tout en ayant des relations complexes voire tendues avec elle.

En remontant à la guerre froide, lors de la rupture sino-soviétique dans les années 1960, le Vietnam préféra se tourner vers l’URSS, s’opposant ainsi au voisin chinois. Cette opposition a perduré mais avec la montée en puissance de la Chine à partir des années 1970, Hanoï s’est vue contrainte à coopérer et à échanger avec Pékin. Ainsi, petit à petit, la Chine est devenue le premier marché pour les produits d’exportation vietnamiens : une coopération pragmatique qui ne gomme pas les tensions politiques, notamment en mer de Chine méridionale.

Carte officielle de la République socialiste du Vietnam


Le Vietnam cherche à préserver sa souveraineté et à tracer son propre chemin en misant sur de nombreux partenaires pour éviter de dépendre exclusivement de la Chine. Une stratégie de diversification visant à préserver son statut de puissance régionale et de pays ouvert à tous les investissements internationaux. Toutefois, malgré les efforts vietnamiens, la Chine demeure le principal investisseur étranger au Vietnam, derrière Singapour. 


1. Projets d’infrastructures et coopération économique


Avant 2017, on ne dénombrait que 98 projets chinois sur le sol vietnamien, pour une valeur de 18,45 milliards de dollars. À partir de 2017, date de l'intégration du Vietnam au projet de la BRI, tout s’accélère. En 2021, l'on comptait 191 projets d’une valeur totale de 29 milliards de dollars. En 2018, 11 % des IDE (investissements directs à l’étranger) chinois dans l'ASEAN, soit 10,8 milliards de dollars, étaient à destination du Vietnam. Les IDE chinois représentaient alors 20 % de tous les investissements au Vietnam. 


En raison de la présence d’infrastructures déjà développées et d’une population hautement qualifiée, le pays constitue une destination particulièrement attractive pour les investissements chinois, qui peuvent ainsi y être déployés plus aisément. En 2024, les échanges économiques avaient ainsi atteint 260,65 milliards de dollars, ce qui représentait alors près d'un tiers du commerce total vietnamien. Les exportations chinoises vers le Vietnam se sont élevées cette année-là à 161,89 milliards de dollars, tandis que les exportations vietnamiennes ont atteint 98,76 milliards.

S’efforçant d’entretenir des relations cordiales avec la Chine, le Vietnam évolue dans une dynamique que Van Huy Duong qualifie « entre coopération et lutte ». Les deux États collaborent sur des questions économiques et de développement, tout en demeurant en désaccord sur les revendications territoriales, les zones économiques exclusives et les enjeux d’influence.


Les projets chinois au Vietnam se concentrent principalement sur les infrastructures de transport et sur les énergies renouvelables. Un des plus gros projets d'infrastructure financés par la Chine est la ligne 2A du métro de Hanoï. Cette ligne de 13,1 km a été financée en partie par l'aide au développement fournie par la Chine et construite de concert par l'État vietnamien et l'entreprise China Railway Sixth Group. Le projet, démarré en 2011, a été achevé en 2021.


Un autre projet d'infrastructure de transport important financé par la Chine au Vietnam est la ligne de chemin de fer Lao Cai-Hanoi-Hai Phong. Le tracé de la ligne traversera neuf provinces. Cette ligne de 391 km et d'un coût estimé à 11,6 milliards de dollars doit permettre de relier la frontière chinoise via la ville de Lao Cai jusqu'au port de Hai Phong situé non loin de Hanoï. Le projet est financé par d'importants prêts chinois ainsi qu'une aide non remboursable.

En 2023, lors de la visite de Xi Jinping au Vietnam, les deux pays signent plusieurs accords relatifs à ce projet, dont le soutien de la Chine à l’étude de faisabilité. Cette étude s’achève en mai 2025, permettant le démarrage des travaux dès décembre 2025. Le gouvernement vietnamien appelle à accélérer les procédures administratives afin de respecter un calendrier ambitieux, avec un achèvement prévu en 2030.

Le secrétaire général Xi Jinping et le secrétaire général Nguyễn Phú Trọng le 13 décembre 2023

La construction se déroule en deux phases : la première consiste à déblayer la ligne et à réaliser les premiers travaux ainsi que les ouvrages d’art nécessaires à la préparation du terrain. La deuxième phase, intégrée à l’initiative Belt and Road (BRI), comprend la pose des rails de la ligne à double voie et l’établissement de la connexion ferroviaire entre la gare de Lao Cai, au Vietnam, et la gare de Ha Khau Bac, en Chine, de l’autre côté de la frontière. Cette ligne, s’inscrivant dans le cadre de la BRI, se raccorde au réseau ferré du Yunnan, facilitant les échanges et offrant un accès plus rapide à la mer pour cette province enclavée. La standardisation selon l’écartement des rails chinois permet le passage fluide des trains entre les deux pays.

Pour la Chine, c'est donc un autre corridor économique qui s'ouvre à elle. Il sera également relié à la ligne de chemin de fer de Hanoï qui descend vers le sud du Vietnam. On est ici, pour la Chine, dans sa stratégie de désenclavement de ses provinces intérieures, que ce soit via ses propres infrastructures ou via d'autres pays frontaliers qui peuvent leur offrir cet accès tant convoité à la mer. Ce projet, dans le cadre de la BRI, est un outil d'intégration régionale transfrontalière ; il permet de raccrocher les autres pays au grand frère chinois qui ouvre son marché en échange d'un accès au monde. Pour le Vietnam, c'est un bon moyen de relier plusieurs villes du Tonkin et de donner un accès encore plus rapide à la mer pour Hanoï et de développer le port de Haïphong pour lui donner une envergure régionale, voire internationale, car les marchandises voulant sortir du Yunnan ou voulant y aller pourront alors transiter par ce port. Pour le pays, c'est également un moyen de faciliter l'entrée de ses propres marchandises vers la Chine, notamment ses produits agricoles. La coopération avec la Chine pour le Vietnam ne doit pas se faire au prix du contrôle du pays sur son destin et son économie. Ainsi, les deux pays ont à gagner dans ce projet qui est là pour stimuler leur économie.

Carte du projet de chemin de fer Lào Cai–Hànoï–Hài Phong

Les infrastructures de transport ne sont pas les seuls secteurs de l'économie vietnamienne qui intéressent Pékin. Un de ces secteurs importants est celui de l'énergie et, plus précisément, celui de l'énergie verte et renouvelable. En effet, le Vietnam cherche à développer l'énergie propre, notamment les énergies éoliennes et solaires, ainsi que le brûlage des déchets. Cette filière permettrait au Vietnam de ne plus dépendre autant du seul charbon. Ce dernier représentait environ 45 % de la production énergétique du pays en 2022. Les énergies renouvelables ne représentent que 27 % de la production énergétique totale du pays, dont 20 % viennent de l'énergie hydroélectrique. Hanoï essaye de s'engager sur la voie d'une transition en douceur. Le gouvernement espère ainsi augmenter drastiquement sa production d'énergie verte et être un des leaders de la transition énergétique en Asie du Sud-Est. 

Les projets verts ont bonne presse, permettant de donner une bonne image au pays et à son gouvernement. Il est nécessaire pour le Vietnam de transformer sa perception en tant que pays en développement, dépendant de l’industrie lourde et du charbon, et générant d’importants rejets, parfois dans l’environnement. Cette réorientation de son image permet au pays de se présenter comme plus écologique, renforçant son attractivité auprès des investisseurs internationaux, avant d’autres pays de la région jouant sur le même tableau (notamment la Chine et le Laos).  C'est aussi un moyen pour le Vietnam de travailler à son indépendance énergétique. Le pays est importateur net de charbon (50 % de sa consommation en 2022) et de pétrole (36 % de sa consommation). Cela rend Hanoï très vulnérable aux prix du marché de l'énergie et aux importations étrangères. Le Vietnam souhaite ainsi, par ces énergies renouvelables, renforcer son indépendance énergétique. Toutefois, face à la poussée démographique, le Vietnam prévoit tout de même d'acheter 3 000 MW à la Chine et 2 500 MW au Laos d'ici 2030. 

L'autonomie énergétique totale n'est donc pas pour demain, pas plus qu'une production 100 % propre : le Vietnam ne prévoit pas de sortir du charbon avant au moins 2050. Ces objectifs sont vus comme très ambitieux, peut-être même trop compte tenu des prévisions de croissance du pays. S’ajoutent à cela les fonds nécessaires à la transition verte. 


2. Énergie et transition verte, opportunités et limites


Plusieurs projets ont déjà vu le jour en partenariat avec la Chine. Un de ces projets concerne la construction de deux unités supplémentaires au sein du complexe thermique de Vĩnh Tân (Vĩnh Tân 1 et 2), dans le sud du pays. Ce complexe est composé de quatre centrales thermiques fonctionnant au charbon, pour une production annuelle de 6 224 MW. Une quatrième unité, Vĩnh Tân 4, est également en cours d’extension. 


Vînh Tân 4.

Les deux nouvelles unités, Vĩnh Tân 1 et Vĩnh Tân 2, ont vu des entreprises chinoises impliquées dans le projet. Vĩnh Tân 1 est une coentreprise entre le Vietnamien Vinacomin et China Southern Power Grid et China Energy Engineering Corporation. D'une capacité annuelle de 1 240 MW, la construction des deux nouvelles unités a débuté en 2015 pour s’achever en 2018, pour un coût estimé à 1,75 milliard de dollars. Ce coût a été financé à hauteur de 95 % par d'importants prêts chinois, notamment la Banque de Chine, la Banque de développement de Chine et la Banque d'import-export de Chine. Les 5 % restants ont été financés par l'État vietnamien. Vĩnh Tân 2 a aussi impliqué des entreprises et des fonds chinois. Le coût de construction de l’unité (environ 1,3 milliard de dollars) a été assuré à hauteur de 300 millions par la Banque d'import-export de Chine. La construction a débuté en 2010 et s’est achevée en 2014.

Ces deux centrales, ainsi que l’ensemble du complexe, ont été conçues pour répondre à la demande énergétique croissante dans le sud du Vietnam, une région en plein développement, en particulier dans l’agglomération de Hô Chi Minh-Ville.


Cependant, le Vietnam ne concentre pas l’ensemble de ses investissements dans un seul projet : les autres centrales thermiques du complexe ont été réalisées par différentes entreprises, avec des financements nationaux ou provenant d’autres pays d’Asie. Vĩnh Tân 4 et son extension sont ainsi financées par des banques japonaises et sud-coréennes, notamment la Banque d'import-export de Corée (KEXIM) et la Banque japonaise pour la coopération internationale (JBIC). 


La Chine, ses banques et ses entreprises sont également impliquées dans d'autres projets énergétiques au Vietnam. On trouve notamment la centrale solaire de Dầu Tiếng dans la province de Tây Ninh dans le sud. Les différentes unités ont été construites par Sinohydro Corporation Limited et Powerchina Huadong Engineering Corporation Limited, deux entreprises chinoises spécialisées dans la construction d'ouvrages énergétiques. Cet ensemble était au moment de son inauguration — en 2018 — la plus grande centrale solaire d'Asie du Sud-Est.


La Chine investit par ailleurs dans l’éolien. En 2023, un contrat pour créer un parc éolien de 916 MW au Vietnam a ainsi été signé à Hanoï entre POWERCHINA et le groupe Trungnam. POWERCHINA comptait en 2023 plus de 50 projets achevés ou en cours au Vietnam. La société chinoise a aussi construit une usine de valorisation des déchets à Can Tho permettant de traiter 400 tonnes de déchets par jour pour environ 60 millions de kWh par an. Les 47 M de dollars nécessaires à la construction de l'usine de traitement ont été financés via un prêt de la Banque asiatique de développement. Toutefois, la situation énergétique du Vietnam n’est pas exempte de difficultés. Le pays manque de capacités et de ressources pour concrétiser pleinement ses ambitions. L’Électricité du Vietnam (EVN) est confrontée à des problèmes financiers liés à la multiplication des projets ainsi qu’aux engagements du gouvernement d’acheter l’électricité produite à des tarifs supérieurs aux prix du marché. Ces difficultés risquent de réduire l’attractivité du pays pour les investisseurs et pourraient affecter jusqu’à 13 milliards de dollars d’investissements réalisés sur le territoire. Elles pourraient contraindre le gouvernement à mobiliser des fonds supplémentaires pour maintenir à flot les projets en cours et combler les déficits d’EVN, ce qui pourrait initier un début de piège de la dette, où chaque nouvel emprunt servira à rembourser le précédent, tout en poursuivant l’objectif de produire une énergie verte durable et de sortir du charbon d’ici 2050. Dans ce contexte, la Chine joue un rôle stratégique : l’exportation de sa technologie photovoltaïque et éolienne lui permet de créer une dépendance technologique, de sécuriser les marchés et de devancer la concurrence internationale.


Ainsi, la présence économique de la Chine au Vietnam ne cesse de grandir, la Chine, comme ailleurs, a les moyens de ses ambitions pour s’intéresser à de nombreux domaines stratégiques de l’économie vietnamienne avec en tête l’énergie et les transports. Même si la Chine est vue avec suspicion par une partie de la population, il n’empêche que le gouvernement accepte des investissements chinois et accueille des entreprises pour développer le pays, le tout pour Hanoï étant de trouver un équilibre entre les ressources dont dispose le pays et la volonté de se moderniser et de se développer rapidement.


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