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La relation sino-kenyane : avantages d'un partenariat asymétrique [1/3]

Attirée par les atouts stratégiques du Kenya — sa position de carrefour logistique en Afrique de l’Est et son fort potentiel de croissance — la Chine en a fait un partenaire privilégié pour renforcer son influence régionale. Leurs relations diplomatiques et économiques remontent aux années 1960, peu après l’indépendance du Kenya, proclamée le 12 décembre 1963.

Depuis les années 2000, cette coopération s’est intensifiée, particulièrement avec l'initiative chinoise des « Nouvelles Routes de la Soie » (Belt and Road Initiative, BRI), par laquelle la Chine a investi massivement dans les infrastructures kenyanes, dont le chemin de fer Mombasa-Nairobi (SGR), le port de Mombasa ou encore la Konza Technopolis. Cette relation est avant tout stratégique : le Kenya bénéficie de multiples financements pour son développement dans le cadre de sa Vision 2030 – un programme national visant à transformer le pays en une économie à revenu intermédiaire et industrialisée – soulignant la volonté de digitaliser et de tertiariser le territoire. De son côté, la Chine y voit un marché émergent et un accès à des ressources naturelles ainsi qu’à un port clé pour ses routes commerciales. Cependant, cette relation sino-kenyane comporte le risque d’une dépendance financière croissante. À terme, cela pourrait compromettre la souveraineté du pays et poser des défis significatifs pour son autonomie économique et politique.

Le Kenya inaugure sa ligne de chemin de fer Mombasa-Nairobi en 2017.

Face à la domination chinoise, le Kenya peut compter sur des partenaires alternatifs pour diversifier ses alliances et renforcer son autonomie. En Asie, le Japon, acteur discret, a signé des accords de 620 millions de dollars pour les énergies vertes et l'assemblage de véhicules. L'Inde, en pleine expansion, investit plus de 1,5 milliard de dollars (dont 250 millions en crédit pour les PME) dans l'automobile, l'agro-industrie et les technologies. Parallèlement, l'Union européenne, bien que discrète dans l'opinion, représente 70 % des exportations kényanes. Son programme « Global Gateway », concurrent de la BRI, soutient des projets alignés sur les Objectifs de Développement Durable. Enfin, les pays du Golfe (Émirats arabes unis, Koweït) explorent des opportunités dans l'agriculture et la technologie pour établir de nouveaux liens avec l'Afrique de l'Est. Chacun de ces partenaires offre ainsi des opportunités spécifiques pour réduire la dépendance kényane envers la Chine.

Dans ce contexte, il sera intéressant de développer notre réflexion autour d'une série de trois articles :

1) les bénéfices des relations sino-kenyanes ;

2) le risque d’endettement, de dépendance économique et géopolitique ;

3) les alternatives de partenariat à la domination chinoise.


1) Infrastructures de transports et autoroutes

Dans la continuité de leur projet de la Nouvelle route de la soie, la République populaire de Chine (RPC) vise à renforcer ses liens économiques et ses partenariats commerciaux avec les pays d'Afrique, notamment le Kenya qui en est l'un des principaux bénéficiaires. Parmi les projets les plus emblématiques, nous retrouvons le Standard Gauge Railway (SGR), des nouvelles autoroutes, des ports, mais également des initiatives de villes intelligentes « smart cities », comme le Konza Technopolis.

Le président kenyan William Ruto, en visite à Pékin en avril 2025, en compagnie du président chinois Xi Jinping.

Le SGR[1], financé principalement par un prêt chinois de 4,5 milliards de dollars[2], représente un tournant significatif pour les infrastructures de transport au Kenya. Ce projet, achevé en 2017, relie Mombasa (principal port du pays aux portes de l’océan Indien), à Nairobi (capitale). D’après une étude de la Banque mondiale, l'amélioration de la connectivité ferroviaire a le potentiel d'augmenter le volume de marchandises transportées par rail de 5 % à 20 % d'ici 2030[3]. Le SGR a non seulement permis de réduire le temps de transport entre Mombasa et Nairobi de 12 heures à environ 4 heures[4], mais a également contribué à la baisse du coût de transport des marchandises grâce à une capacité de transport plus élevée (jusqu'à 22 000 tonnes par voyage)[5]Au total, avec ce projet long de 472 kilomètres, achevé et ouvert à la circulation en seulement deux ans et demi, environ 40 000 emplois ont été créés pendant la construction. 

Milieu 2023, la Chine a également annoncé la construction de nouvelles autoroutes reliant Nairobi à Malaba (ville frontalière avec l’Ouganda). Le Président de la République du Kenya, William Ruto, a exprimé son enthousiasme pour ce projet et souhaite obtenir de nombreux financements de la part de la Chine[6]. Ces autoroutes à la pointe de la modernité routière viennent à remplacer celles édifiées lors de la colonisation britannique (1890 à 1963). Cette route à deux fois deux voies, dont une portion payante de 175 km, renforcera l'intégration économique en Afrique de l'Est. En effet, d'après le Mercator Institute for China Studies, ce projet améliorera non seulement la connectivité entre le Kenya et l’Ouganda, mais bénéficiera aussi aux économies du Rwanda, de la République démocratique du Congo (RDC) et du Soudan du Sud[7]. L’autoroute pourrait générer jusqu’à 1,5 milliards de dollars par an en réduisant les coûts logistiques et créer des milliers d’emplois, tant pendant la construction que dans le secteur du transport et de la logistique.

Portion de l'autoroute Nairobi-Malaba à l'entrée de la capitale kenyanne. 

2) Projets portuaires

Côté portuaire, la Chine contribue également à moderniser les infrastructures du port de Mombasa, qui joue un rôle central dans le commerce régional. Cette modernisation vise à améliorer l'efficacité opérationnelle du port, réduire les temps d'attente pour les navires et accroître la capacité de manutention des conteneurs, qui est actuellement d’environ 1,4 million d'EVP (équivalent vingt pieds) par an[8]. Les investissements ont aussi permis d'optimiser les services de ferry à Mombasa, réduisant le temps de traversée vers des destinations comme Zanzibar, autrefois de 2 heures, à environ 1 heure[9]. Grâce à l’intégration de technologies innovantes dans la gestion des embarquements et des réservations, la capacité moyenne par voyage est passée de 600 à près de 1 000 passagers.

Le port de Mombasa

3) Konza Technopolis : digitalisation et la tertiarisation du territoire

Le Konza Technopolis est un projet ambitieux du gouvernement kenyan qui vise à transformer le pays en un hub technologique en Afrique de l'Est, en stimulant l'innovation et la création d'emplois dans le secteur numérique. Ce projet, faisant partie intégrante de la Vision 2030, est un plan stratégique national financé en partie par le gouvernement kenyan. Pour assurer une meilleure gestion du projet, le Kenya a créé la Konza Technopolis Development Authority (KoTDA), chargée de coordonner les différentes phases du développement[10]. Le concept de smart city à Konza s'inspire de villes qui ont réussi à intégrer ces systèmes, comme Santander, Barcelone, Singapour et Amsterdam. En plus de ces investissements publics, des institutions telles que la BM et la Banque africaine de développement (BAD) ont financé certaines infrastructures essentielles, comme les routes et les lignes électriques, apportant des fonds nécessaires aux premiers développements. Néanmoins, le projet repose également sur des investisseurs privés comme Microsoft, Huawei et Google qui ont exprimé leur intérêt pour contribuer à la création de centres de recherche, de parcs industriels et de bureaux à Konza. La collaboration avec Huawei permettra au Kenya de bénéficier de l'expertise technologique chinoise, renforçant ainsi les infrastructures numériques de Konza et soutenant son ambition de devenir la « Silicon Savannah ». Ainsi, la modernisation des infrastructures au Kenya, grâce à l'appui significatif de la Chine, représente une opportunité décisive pour le développement économique du pays. Néanmoins, pour capitaliser sur ces investissements et assurer un avenir durable, le Kenya doit s'engager dans une vision à moyen terme « Vision 2030 », qui vise à transformer le pays en une économie à revenu intermédiaire.

Image de synthèse du projet Konza Technopolis

4) Vision 2030 : les bénéfices économiques à long terme

Pour mettre en œuvre cette vision ambitieuse, le Kenya cherche à établir des partenariats stratégiques, en particulier dans des domaines essentiels tels que l’industrialisation et l’énergie. La Chine, en tant que partenaire clé, joue un rôle crucial dans cette dynamique. Dans un contexte où le Kenya fait face à des défis économiques structurels, tels que la pauvreté, le chômage et des infrastructures insuffisantes, la Vision 2030 a été conçue pour catalyser un changement profond. Proposé en 2008 sous l’administration de l’ancien Président de la République kenyane, Mwai Kibaki, son objectif principal est de transformer le Kenya en une économie à revenu intermédiaire d’ici 2030[11]. Ce plan stratégique s’articule autour de trois piliers : la croissance économique, l'équité sociale et la protection de l'environnement[12]. Il vise non seulement à stimuler le développement économique, mais également à renforcer l’industrialisation par le biais de partenariats bilatéraux, notamment dans les secteurs de l’énergie, de la manufacture et des technologies de l'information et de la communication (TIC)[13]. C’est dans cette optique de développement que le gouvernement kenyan a accordé à la China Road and Bridge Corporation (CRBC), le contrat de construction du stade Talanta Hela à Nairobi. Depuis son lancement en mars 2024, William Ruto s’est rendu sur le chantier fin juillet pour une visite d’inspection et a confirmé que les travaux seront achevés avant la fin de l’année prochaine[14]. En préparation pour la Coupe d’Afrique des Nations (CAN) de 2027, il est prévu que ce stade accueille 60 000 spectateurs[15].

Le stade Talanta

5) Partenariats stratégiques et industrialisation

Dans la poursuite de cette ambition nationale, le Kenya s’attache à renforcer ses partenariats stratégiques avec divers pays et institutions internationales. Parmi ces partenaires, la Chine occupe une place prépondérante notamment dans la construction d'infrastructures majeures. Les investissements chinois dans les secteurs de l'énergie, de l'industrie manufacturière et des technologies de TIC visent à diversifier l'économie kenyane et à accroître sa résilience face aux fluctuations économiques mondiales. D’après le Annual Public Debt Management Report for Financial Year 2022/2023[16], les prêts chinois, qui constituent une part importante de la dette extérieure du Kenya, sont souvent accordés à des conditions concessionnelles. Ce financement à faible coût facilite le déploiement de projets essentiels qui contribuent à la réalisation des objectifs de la Vision 2030.

Les relations sino-kenyanes créent ainsi des opportunités majeures pour le développement économique du Kenya, notamment grâce à la modernisation des infrastructures et des projets ambitieux comme le SGR et le Konza Technopolis. Ces initiatives contribuent à la transformation économique du pays et à l'aboutissement des projets de la Vision 2030, visant à faire du Kenya une économie à revenu intermédiaire. Toutefois, malgré les avancées réalisées, des défis demeurent, en particulier en ce qui concerne l'endettement croissant et la dépendance envers la Chine, soulevant des questions sur la souveraineté et les équilibres géopolitiques du Kenya.


SOURCES :

[1] China-Africa Research Initiative. Kenya’s regional railway network plan. Disponible sur : https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0962629821001190.

[2] D16 : ADF Magazine. Le SGR du Kenya accroît l’endettement sans enregistrer de profits, 7 novembre 2023. Disponible sur : https://adf-magazine.com/fr/2023/11/le-sgr-du-kenya-accroit-lendettement-sans-enregistrer-de-profits/.

[3] Banque Mondiale. La Banque mondiale et la Chine intensifient leur soutien au développement économique de l’Afrique, 8 septembre 2016. Disponible sur : https://www.banquemondiale.org/fr/news/press-release/2016/09/08/world-bank-and-china-scale-up-support-for-africa.

[4] CGTN Africa. Kenya's Standard-Gauge Railway transforming country's transport sector, 29 septembre 2023, Youtube. Disponible sur : https://www.youtube.com/watch?v=ax8EoSLEe7w.

[5] ADF Magazine. Le SGR du Kenya accroît l’endettement sans enregistrer de profits, 7 novembre 2023. Disponible sur : https://adf-magazine.com/fr/2023/11/le-sgr-du-kenya-accroit-lendettement-sans-enregistrer-de-profits/.

[6] Le Monde Afrique. La Chine dame le pion à la France sur un grand projet d’autoroute reliant le Kenya à l’Ouganda, par Arthur Frayer-Laleix, 5 septembre 2024. Disponible sur : https://www.lemonde.fr/afrique/article/2024/09/05/la-chine-dame-le-pion-a-la-france-sur-un-grand-projet-d-autoroute-reliant-le-kenya-a-l-ouganda_6304819_3212.html.

[7] Mercator Institute for China Studies. China-Kenya relations: Economic benefits set against regional risks, 18 août 2022. Disponible sur : https://merics.org/en/china-kenya-relations-economic-benefits-set-against-regional-risks.

[9] CSM. Mombasa Port: Navigating Current Challenges and Embracing Technological Solutions. [en ligne]. [Consulté le 20 octobre 2024]. Disponible à l'adresse : https://www.csm.tech/blog-details/mombasa-port-navigating-current-challenges-and-embracing-technological-solutions/.

[10] Konza Technopolis. SmartCity Konza, 2023. Disponible sur : https://konza.go.ke/smart-city/.

[11] Kenya Vision 2030. The national Treasury & Economic Planning, State Department for Economic Planning, Republic of Kenya. Disponible sur : https://www.planning.go.ke/kenya-vision-2030/.

[12] Kenya Vision 2030. Disponible sur : https://vision2030.go.ke/.

[13] Ministry of Foreign Affairs of the People’s Republic of China. Xi Jinping Meets with Kenyan President William Ruto, updated 03 September 2024, 16:20. Disponible sur : https://www.mfa.gov.cn/eng/xw/zyxw/202409/t20240903_11484247.html

[14] Présidence du Kenya. The Construction of Talanta Sports Stadium Is on Course. 2024. [En ligne]. Disponible à l'adresse : https://www.president.go.ke/the-construction-of-talanta-sports-stadium-is-on-course/.

[15] Présidence du Kenya. The Construction of Talanta Sports Stadium Is on Course. 2024. [En ligne]. Disponible à l'adresse : https://www.president.go.ke/the-construction-of-talanta-sports-stadium-is-on-course/.

[16] National Treasury and Planning. Annual Public Debt Management Report for Financial Year 2022/2023, September 2023. Treasury Building, P. O. Box 30007-00100, Nairobi, Kenya. Disponible sur : https://www.treasury.go.ke/wp-content/uploads/2024/01/Annual-Public-Debt-Report-2022-2023-Sept-2023.pdf.

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