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La relation sino-kenyane : défis d'un partenariat asymétrique [2/3]

Le Kenya, endetté à hauteur de 21 milliards de dollars auprès de la Chine, voit sa souveraineté financière et politique directement menacée.

Alors que cette situation peut entraîner la perte d'infrastructures stratégiques comme au Sri Lanka, cette dépendance économique place Nairobi dans un dilemme stratégique entre développement et autonomie.




Le Kenya fait face à des défis économiques importants en raison de l'augmentation de sa dette envers la Chine, ce qui menace sa stabilité financière. Cette dépendance accrue fait également peser des risques sur sa souveraineté, avec la possibilité de perdre le contrôle d'infrastructures stratégiques en cas de défaut de paiement. L'accroissement de la dette publique kenyane, principalement dû à des emprunts auprès de la Chine, soulève des préoccupations majeures quant à la soutenabilité financière du pays.

Selon l’Annual Public Debt Report 2024/2025 du Ministère de l’économie kenyan, la dette publique totale du pays atteint environ 91,3 milliards de dollars soit environ 67,8 % de leur PIB.

Cette dette se compose de 49 milliards de dette intérieure et de 43 milliards de dette extérieure.

L’encours extérieur, dû à plusieurs types de créanciers comprend des prêts provenant de bailleurs comme des institutions de développement et des créanciers bilatéraux, parmi lesquels figure la République populaire de Chine à hauteur de plus de 30 %. La dynamique actuelle du crédit qui semble favorable, avec des emprunts à faible coût souvent inférieurs à 2 %, risque en réalité d'entraîner une accumulation excessive de dettes, rendant le pays vulnérable à des chocs économiques futurs[1]. A titre d’exemple, les multiples projets d'infrastructure financés par la Chine ont engendré des engagements financiers lourds pour le Kenya, représentant près de 67 % de sa dette extérieure totale[2]. Les difficultés à assurer la rentabilité de ces projets, notamment le SGR qui n'a généré que 20 % des revenus prévus lors de sa construction, aggravent cette dépendance économique[3]. Les prévisions de la Banque mondiale sont alarmantes, indiquant que le ratio de la dette publique par rapport au PIB du Kenya pourrait atteindre 80 % d'ici la fin 2025 si des mesures correctives ne sont pas mises en place[4]. Cela pourrait mettre en péril les ambitions de développement du pays et sa capacité à investir dans d'autres secteurs essentiels, tels que l'éducation et la santé.

La dépendance excessive envers les financements chinois expose le Kenya à des risques importants, notamment la perte de contrôle sur des infrastructures stratégiques en cas de défaut de paiement. L’exemple du Sri Lanka peut être cité, où des infrastructures, dont un port clé, ont été transférées à des créanciers chinois après un défaut de paiement de 1,5 milliard de dollars[5][6]. Ce phénomène soulève des préoccupations quant à l'autonomie décisionnelle du Kenya et à la gestion de ses ressources nationales, car des intérêts extérieurs pourraient influencer les décisions liées aux infrastructures clés. La Banque mondiale et le Fonds monétaire international (FMI) ont mis en garde contre ces risques, soulignant la nécessité de diversifier les sources de financement pour minimiser la dépendance vis-à-vis d'un créancier unique[7].


Néanmoins, l'augmentation de la dette envers la Chine ne se limite pas aux défis financiers mais soulève également des préoccupations géopolitiques. Cette dépendance économique crée un déséquilibre dans les relations bilatérales du Kenya avec d'autres acteurs régionaux et internationaux, remettant en question son autonomie. Il est important de comprendre en quoi cette dynamique d’endettement affecte les rapports de force multidimensionnels.



Dans un contexte de dépendance économique croissante, l'influence de la Chine suscite des tensions avec d'autres acteurs régionaux et internationaux, modifiant ainsi les dynamiques de pouvoir en Afrique de l'Est. La Chine, en tant que principal bailleur de fonds du Kenya, a créé un déséquilibre dans les relations bilatérales, où des concessions géopolitiques pourraient être demandées. La majorité des prêts chinois, souvent octroyés avec des conditions favorables à Pékin, renforce cette dépendance, obligeant parfois le Kenya à accepter des projets qui ne correspondent pas toujours à ses priorités nationales[8]. La récente « révolte fiscale » de juin 2024[9] ou celle de juillet 2025 faisant état de 31 morts, où les citoyens ont manifesté contre la hausse des impôts liée à la gestion de la dette publique, met en lumière les conséquences directes de cet endettement croissant et des choix économiques influencés par les emprunts chinois. En réponse à celle-ci, le gouvernement kenyan a même fait marche arrière en annulant son projet de hausse d’impôts. 

Manifestation contre le projet de budget du gouvernement, le 25 juin 2024 à Nairobi, au Kenya.  -  LUIS TATO - Nairobi (AFP)

Bien que les élites politiques apprécient la flexibilité des prêts chinois, elles doivent rester vigilantes face aux risques de perte d’autonomie politique et d’aggravation des tensions sociales[10]. Cette révolte pose pragmatiquement la question de la légitimité du pouvoir en place, soulignant ainsi la nécessité de trouver un équilibre entre le développement des infrastructures financées par la Chine et les exigences économiques et sociales du pays.

Pékin, 16 octobre 2023 — Signature d’un accord énergétique entre le Kenya (MoEP) et la Chine (CEEC), en présence du président William Ruto.

L'influence croissante de la Chine au Kenya a également des répercussions sur les relations régionales et internationales. La position géostratégique du Kenya, située au carrefour de l'Afrique de l'Est, le place au cœur de cette lutte d'influence. Les États-Unis, préoccupés par l'expansion des investissements chinois, voient d'un mauvais œil la dépendance croissante du Kenya à Pékin. Washington critique régulièrement les pratiques d'investissement de la Chine, accusant celle-ci de créer une dépendance économique et d'exploiter les ressources africaines[11]. 
Parallèlement, la compétition pour les investissements chinois exacerbe les tensions entre le Kenya et ses voisins africains. Des pays comme l'Ouganda et la Tanzanie intensifient leurs efforts pour attirer les capitaux chinois, cherchant à rivaliser avec Nairobi pour des projets d'infrastructure cruciaux. Cette dynamique crée des rivalités politiques qui pourraient redessiner les alliances et les partenariats régionaux, avec des implications importantes pour la stabilité de l'Afrique de l'Est[12].

L'endettement croissant du Kenya vis-à-vis de la Chine pose ainsi de sérieux défis de soutenabilité financière et de souveraineté, menaçant sa stabilité économique et augmentant le risque de perte d’actifs stratégiques en cas de défaut de paiement. Cette dépendance renforce l’influence géopolitique de la Chine en Afrique de l’Est, suscitant des tensions avec les États-Unis et le FMI. Pour contrer cette dépendance, le Kenya doit développer des partenariats avec d'autres puissances, notamment le Japon, l'Inde, l'Union européenne et certains pays du Golfe, diversifiant ainsi ses investissements dans des domaines clés comme la transformation numérique, la transition énergétique et l'industrialisation.

SOURCES :

[1] Annual Public Debt Report 2024/2025. The National Treasury and Economic Plannig. September 2025. Disponible sur : https://www.treasury.go.ke/wp-content/uploads/2025/11/Annual-Public-Debt-Report-2024-2025.pdf.

[2] ADF Magazine. Le SGR du Kenya accroît l’endettement sans enregistrer de profits, 7 novembre 2023. Disponible sur : https://adf-magazine.com/fr/2023/11/le-sgr-du-kenya-accroit-lendettement-sans-enregistrer-de-profits/.

[3] Augé, Benjamin. Le développement des hydrocarbures en Afrique de l’Est. Défis politiques et sécuritaires, 16 octobre 2019, IFRI. Disponible sur : https://www.ifri.org/fr/notes/le-developpement-des-hydrocarbures-en-afrique-de-lest-defis-politiques-et-securitaires.

[4] Banque Mondiale. La Banque mondiale et la Chine intensifient leur soutien au développement économique de l’Afrique, 8 septembre 2016. Disponible sur : https://www.banquemondiale.org/fr/news/press-release/2016/09/08/world-bank-and-china-scale-up-support-for-africa.

[5] BBC News. “Sri Lanka crisis: What's behind the economic collapse?” [en ligne]. 12 mai 2022. Disponible sur: https://www.bbc.com/news/world-asia-61053268.

[6] International Monetary Fund (IMF). “Sri Lanka: 2022 Article IV Consultation-Press Release; Staff Report; and Statement by the Executive Director for Sri Lanka.” [en ligne]. 2022. Disponible sur : https://www.imf.org/en/Publications/CR/Issues/2022/09/01/Sri-Lanka-2022-Article-IV-Consultation-Press-Release-Staff-Report-and-Statement-by-the-Executive-Director-for-Sri-Lanka-493122.

[7] National Treasury and Planning. Annual Public Debt Management Report for Financial Year 2022/2023, September 2023. Treasury Building, P. O. Box 30007-00100, Nairobi, Kenya. Disponible sur : https://www.treasury.go.ke/wp-content/uploads/2024/01/Annual-Public-Debt-Report-2022-2023-Sept-2023.pdf.

[8] Le Monde Afrique. La Chine dame le pion à la France sur un grand projet d’autoroute reliant le Kenya à l’Ouganda, par Arthur Frayer-Laleix, 5 septembre 2024. Disponible sur : https://www.lemonde.fr/afrique/article/2024/09/05/la-chine-dame-le-pion-a-la-france-sur-un-grand-projet-d-autoroute-reliant-le-kenya-a-l-ouganda_6304819_3212.html.

[9] BBC Afrique. (2024). Révolte fiscale au Kenya : des citoyens en colère contre l'augmentation des impôts. Disponible sur : https://www.bbc.com/afrique/articles/c6pp21w1yg2o.

[10] Cristina D'Alessandro. Géographies accélérées du pétrole et du gaz en Afrique orientale, 9 janvier 2017. Disponible sur : https://geoconfluences.ens-lyon.fr/informations-scientifiques/dossiers-regionaux/afrique-dynamiques-regionales/articles-scientifiques/geographies-accelerees-petrole-gaz-afrique-orientale.

[11] US Department of State. (2020). U.S. Strategy Toward Sub-Saharan Africa. [En ligne] Disponible sur : https://www.whitehouse.gov/wp-content/uploads/2022/08/U.S.-Strategy-Toward-Sub-Saharan-Africa-FINAL.pdf.

[12] Bivens, J., & Mishel, L. (2022). "The Race for Chinese Investment in East Africa: A Review of the Competition." East African Journal of Business and Management, 14(1), 10-25. [En ligne] Disponible sur : https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/13562576.2022.2104631#abstract.


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