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La relation sino-kenyane : à la recherche de nouveaux partenaires [3/3]

Face à la domination des financements chinois, le Kenya orchestre un subtil jeu d'équilibre en s'ouvrant à une pluralité d'acteurs.


1) L’implication croissante des autres puissances asiatiques : le cas du Japon et de l’Inde

L'implication croissante des puissances asiatiques, notamment le Japon et l'Inde, se révèle comme une alternative significative à l'influence chinoise dans le développement économique du Kenya. Ces deux pays jouent un rôle essentiel dans des secteurs tels que l'infrastructure, l'énergie et l’industrie mécanique.

Le Japon renforce activement son partenariat avec le Kenya, qui apparaît comme une alternative stratégique à la République populaire de Chine (RPC) au sein du développement d'infrastructures, de l'automobile, et de l'énergie verte. Ce partenariat se manifeste tout d’abord par le biais de la TICAD (Tokyo International Conference on African Development), une conférence initiée par le Japon en 1993 pour promouvoir le développement durable en Afrique et coordonner l'assistance japonaise au continent[1]. Lors de la dernière TICAD 9 datant de fin août 2025, le Japon a exprimé son désir de renforcer davantage les relations bilatérales et la coopération sur la scène internationale, y compris des visites de haut niveau.

L'ancien Premier ministre japonais, Fumio Kishida, recevant les salutations du Président kenyan William Ruto.


Parmi ces engagements, le Japon avait annoncé en 2024 des accords de 620 millions de dollars pour soutenir les énergies renouvelables et l'assemblage de véhicules au Kenya, favorisant ainsi l'industrialisation et le développement durable dans le cadre de la Vision 2030 du Kenya[2]. Le Japon joue également un rôle essentiel dans le développement de l’énergie géothermique au Kenya, où le pays est devenu leader en Afrique. Par l'intermédiaire de la JICA (Japan International Cooperation Agency), une agence publique japonaise dédiée à la coopération internationale, le Japon a apporté un soutien technique et financier au projet géothermique d’Olkaria, situé dans la vallée du Rift. La JICA contribue à ce projet en fournissant des prêts concessionnels et une expertise spécialisée, ce qui a permis au Kenya de devenir aujourd'hui le premier producteur de géothermie en Afrique, avec une capacité installée dépassant les 800 mégawatts en 2022[3]. Pour finir, le Kenya a également initié des discussions pour lever des fonds sur le marché obligataire japonais, avec une première émission de 500 millions d’euros prévue dans ce cadre[4].


Narendra Modi, Premier ministre indien et William Ruto.

Les investissements indiens au Kenya ont considérablement augmenté ces dernières années. En 2022, l'Inde a engagé plus de 1,5 milliard de dollars dans le pays, principalement dans l'automobile, les technologies de l'information, l'agroalimentaire, la construction et le textile[5]. D’après la Kenya Investment Authority (KIA), environ 30 % des investissements indiens se dirigent vers l'agro-industrie, suivis de près par les secteurs de la construction et des technologies de l'information[6].  Dr. Rutto K. Erick, président de la Chambre nationale de commerce et d'industrie du Kenya, a souligné l'importance de la coopération technique indienne pour développer des clusters industriels et des parcs de fabrication. Il a encouragé les entreprises indiennes à explorer des projets de partenariat public-privé (PPP) dans des secteurs tels que l'eau, l'énergie solaire, l'énergie éolienne et la géothermie, notant que 92 % de l'électricité du Kenya proviennent de sources renouvelables. Le pays prévoit d'investir au moins 4 milliards de dollars dans les infrastructures au cours de la prochaine décennie[7]. En outre, l'Exim Bank de l'Inde a mis à disposition une ligne de crédit de 250 millions de dollars pour soutenir l'industrialisation des PME (petites et moyennes entreprises) au Kenya, offrant des opportunités d'exportation significatives pour les entreprises indiennes. Dans le domaine automobile, des entreprises comme Tata Motors et Mahindra se concentrent sur l'assemblage de véhicules adaptés aux besoins locaux, mettant l'accent sur les modèles électriques et durables. À titre d’exemple, Mahindra prévoit de lancer des modèles d'électromobilité pour répondre à la demande croissante au Kenya tout en s’inscrivant dans le cadre de la Vision 2030. Le Kenya, en tant que deuxième plus grand partenaire commercial de l'Inde en Afrique de l'Est, est vu comme une porte d'entrée vers l'ensemble du continent africain.

Outre l'engagement croissant des puissances asiatiques alternatives à la Chine, telles que le Japon et l'Inde, qui opèrent dans le développement financier et technologique du Kenya, il est important de considérer les acteurs extérieurs à l’Asie. Dans ce contexte, l'Union européenne (UE) et les pays du Golfe se démarquent tout autant comme des partenaires stratégiques, chacun adoptant des approches uniques en ayant des priorités économiques diverses.


2) Les puissances hors d'Asie : l'Union européenne (UE) et les pays du Golfe

En dehors des partenariats asiatiques, l’UE et les pays du Golfe jouent également un rôle stratégique dans la diversification des relations économiques du Kenya. Ces puissances, bien qu’ayant des approches distinctes, cherchent à offrir des alternatives aux investissements chinois.

Malgré la montée des partenariats économiques avec la Chine, l'UE reste encore le premier partenaire commercial du Kenya, représentant environ 70 % des exportations kényanes. Ces exportations comprennent principalement des produits agricoles vitaux, tels que le café, le thé et les fleurs, des secteurs qui soutiennent des centaines de milliers d'emplois locaux et sont essentiels pour l'économie kényane[8]


La Présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen et William Ruto en 2023 lors de la signature d'un partenariat économique.

En décembre 2023, cette collaboration a franchi une nouvelle étape avec un accord commercial qualifié d'historique. Cet accord, qui marque l'aboutissement de décennies de coopération, se distingue par son soutien direct aux petites et moyennes entreprises (PME) du Kenya, facilitant leur accès au marché européen et ouvrant de nouvelles perspectives économiques à des secteurs variés[9]. Pour concrétiser cet engagement, l'UE a lancé un programme de coopération pour la période 2021–2027, doté de 324 millions d'euros, visant à accélérer la transition verte et la transformation numérique du Kenya. Cet investissement se traduit par le financement de 150 projets écologiques, allant de l'énergie renouvelable à la gestion durable des ressources naturelles, et de 30 projets numériques, dont l’objectif est de renforcer l'innovation technologique dans le pays, y compris la concurrence avec des initiatives locales ambitieuses comme le projet de Konza Technopolis[10]. La Banque européenne d’investissement (BEI) accompagne cet effort en investissant dans des infrastructures essentielles au Kenya, notamment le transport et les ressources hydriques, pour renforcer la résilience climatique[11]. De plus, le programme « Global Gateway » de l'UE, concurrent direct de la BRI, soutient ces initiatives en alignant ses objectifs avec ceux des Objectifs de Développement Durable (ODD), favorisant ainsi une croissance inclusive et durable. Le partenariat UE – Kenya constitue, de ce fait, un modèle de coopération visant à répondre aux besoins de développement immédiats tout en offrant au Kenya des perspectives économiques durables et innovantes.

Fin septembre 2024, les Émirats Arabes Unis (E.A.U.) ont engagé des négociations pour un prêt de 1,5 milliard de dollars, visant à améliorer les infrastructures au Kenya, en particulier dans les secteurs de l'agriculture et de la logistique. Ces discussions se sont déroulées entre le ministre des Finances des Émirats et des représentants du gouvernement kenyan, reflétant un désir mutuel de renforcer les relations économiques entre les deux pays. Ce financement est destiné à moderniser les pratiques agricoles, à accroître la capacité d'irrigation et à optimiser les chaînes d'approvisionnement, s'inscrivant ainsi dans une stratégie plus vaste des Émirats pour étendre leur influence en Afrique de l'Est[12]. De plus, les E.A.U. cherchent à se positionner dans le secteur technologique avec la signature d'un mémorandum d'investissement en 2023 pour développer les secteurs minier et technologique au Kenya[13]. En parallèle, le Koweït, par l'intermédiaire du Kuwait Fund for Arab Economic Development, finance divers projets visant à améliorer l'irrigation et la productivité agricole au Kenya[14]. Néanmoins, malgré ces contributions précieuses, les investissements des pays du Golfe semblent insuffisants pour rivaliser avec l'ampleur des financements chinois, qui représentent environ 30 % de la dette publique du Kenya. Leur volonté d’établir de nouveaux liens économiques est également loin de faire le poids face aux investissements japonais, indiens et européens.


Signature d'un accord économique en mars 2025 entre les Émirats et le Kenya.

Dans un contexte mondial où les investissements étrangers sont essentiels au financement du développement de multiples pays, cette étude met en lumière les enjeux cruciaux auxquels le Kenya est confronté dans sa quête de croissance économique. Le pays, à l'instar de nombreux autres États en développement, est en quête de partenariats internationaux bénéfiques, mais la concentration excessive de ses relations économiques avec un seul partenaire, en l’occurrence la Chine, soulève des préoccupations majeures. La montée de la dette publique, largement alimentée par les prêts chinois, révèle des tensions sur l’autonomie économique et politique du pays, tant à court qu’à long terme. Afin d’éviter de sombrer dans cette dépendance unilatérale, le Kenya doit impérativement diversifier ses partenariats économiques. L'examen des alternatives, notamment avec le Japon, l'Inde, l'Union européenne et les pays du Golfe, montre que ces pays peuvent offrir une gamme d’investissements variés et complémentaires. Une dernière question se pose donc : comment le Kenya pourra-t-il tirer parti des investissements chinois sans en perdre son autonomie ? C’est dans cette dynamique d’équilibre et de diversification que le Kenya devra naviguer pour garantir sa croissance durable tout en protégeant son indépendance face aux grands acteurs mondiaux.


SOURCES : 

[1] MINISTÈRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES DU JAPON. Relations Japon-Kenya : Sommet Japonais-Kenyan. [En ligne]. 2021. Disponible sur : https://www.mofa.go.jp/afr/af2/ke/pageite_000001_01165.html.

[2] AGENCE ECOFIN. Le Kenya signe avec le Japon des accords de 620 millions pour l’énergie verte et l’assemblage de voitures [En ligne]. 2022. Disponible sur : https://www.agenceecofin.com/energies-renouvelables/1202-116103-le-kenya-signe-avec-le-japon-des-accords-de-620-millions-pour-l-energie-verte-et-l-assemblage-de-voitures.

[3] JICA. Soutien japonais aux projets géothermiques au Kenya [En ligne]. 2022. Disponible sur : https://www.jica.go.jp/french/information/press/2022/220621_01.html.

[4] AGENCE ECOFIN. Kenya : Le Trésor public annonce l’émission de 500 millions d’obligations Samurai [En ligne]. 2024. Disponible sur : https://www.agenceecofin.com/economie/0802-116003-kenya-le-tresor-public-annonce-l-emission-de-500-millions-d-obligations-samourai#:~=Le%20Kenya%20va%20%C3%A9mettre%20des,ce%20jeudi%208%20f%C3%A9vrier%202024.

[5] Indian High Commission in Nairobi. (s.d.). Kenya and India – A Historical Perspective. [En ligne] Disponible sur : https://hcinairobi.gov.in/eoinrb_pages/Mjg3.

[6] Kenya Chamber of Commerce and Industry. (2024). India can participate in Kenya's Vision 2030, says Dr. Erick. [En ligne] Disponible sur : https://www.kenyachamber.or.ke/2024/05/24/india-can-participate-in-kenyas-vision-2030-says-dr-erick/.

[7] Indian High Commission in Nairobi. (s.d.). Investment Opportunities in Kenya. [En ligne] Disponible sur : https://www.hcinairobi.gov.in/eoinrb_pages/NTI2#:~=According%20to%20the%20Kenya%20Investment,banking%20and%20agro%2Dbased%20industries.

[8] EU-Kenya Business Forum. EU-Kenya Business Forum: Trade and Investment Opportunities in Kenya. [En ligne] Disponible sur : https://eukenyabusinessforum.com/page-3251.

[9] France 24. Kenya, EU ink historic trade deal. [En ligne] Disponible sur : https://www.france24.com/en/live-news/20231218-kenya-eu-ink-historic-trade-deal.

[10] European Commission. Kenya - European Commission. [En ligne] Disponible sur : https://international-partnerships.ec.europa.eu/countries/kenya_en.

[11] Banque européenne d'investissement. Projets au Kenya. [En ligne] Disponible sur : https://www.eib.org/fr/projects/country/kenya.

[12] Agence Ecofin. Le Kenya négocie un prêt de 1,5 milliard $ avec les Emirats arabes unis. [En ligne]. 25 septembre 2023. Disponible à l'adresse : https://www.agenceecofin.com/finances-publiques/2509-121882-le-kenya-negocie-un-pret-de-1-5-milliard-avec-les-emirats-arabes-unis.

[13] Invest UAE. UAE and Kenya sign investment memorandum to develop mining and technology sectors. [En ligne]. Disponible à l'adresse : https://www.investuae.gov.ae/announcement/uae-and-kenya-sign-investment-memorandum-to-develop-mining-and-technology-sectors.

[14] Funds for NGOs. Kuwait Fund Driving Arab Economic Development. [en ligne]. [Consulté le 27 octobre 2024]. Disponible à l'adresse : https://www2.fundsforngos.org/donor-agencies/kuwait-fund-driving-arab-economic-development/.

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