Sa Sainteté le Pape Léon XIV a effectué son premier voyage apostolique hors d’Italie en se rendant dans deux pays du Proche-Orient : la Turquie, du 27 au 29 novembre, puis le Liban, du 30 novembre au 2 décembre 2025.
Ce déplacement revêt une forte portée symbolique, à la fois historique et politique.
| Le Pape Léon XIV lors de son élection, le 9 mai 2025. |
En Turquie, le
Souverain Pontife s’est rendu au mausolée de Mustafa Kemal Atatürk, fondateur
de la République turque, avant d’avoir un entretien privé avec le Président
turc actuel Recep Tayyip Erdoğan et les autorités turques. Il y a déposé une
gerbe et inscrit dans le Livre d’honneur un message invoquant la « paix et la
prospérité » pour la nation. Ce geste s’inscrit dans la reconnaissance de la
réalité démographique — la Turquie étant un pays très majoritairement musulman,
où les chrétiens ne représentent qu’environ 0,2 % de la population[1]
— et de l’histoire politique turque moderne.
| Mustafa Kemal Atatürk, père de la Turquie Moderne |
Cependant, cette
démarche n’a pas manqué de susciter certaines réactions. En effet, Atatürk fut,
dans sa jeunesse, proche du mouvement des Jeunes-Turcs, lequel prit le contrôle
de l’Empire ottoman à partir de 1908. Durant la Première Guerre mondiale, ce mouvement,
engagé dans l’alliance germano-ottomane, mena non seulement une campagne
militaire contre l’Empire russe, mais également une politique d’élimination de
ceux qu’il considérait comme « l’ennemi intérieur », au premier rang desquels
les Arméniens et d’autres communautés chrétiennes de l’Empire. L’effroyable
bilan du génocide arménien, perpétré par les trois Pachas (Enver, Talaat et
Djamal) est estimé à un million et demi de morts entre 1915 et 1916, et à cela
s’ajoute le bilan de 250 000 Assyriens massacrés et de 150 000 Maronites affamés[2].
La volonté d’extermination de ces populations chrétiennes est incontestable.
Cela ne s’arrêta pas là car le 10 août 1920, soit presque deux ans après la fin de la Première
Guerre mondiale et la défaite de l’Empire ottoman, le traité de Sèvres fut signé : il entendit démembrer la Turquie entre la Grèce, la France et l’Italie, tout en imposant une autonomie kurde avec la protection des droits des Assyriens au Sud de l’Anatolie. Cela provoqua la création d’un front de
libération nationale, avec à sa tête Mustafa Kemal Atatürk[3].
Ce dernier réussira à maintenir l’unité de son pays, à mobiliser les masses en sa
faveur, à négocier avec la France et l’Italie pour préserver l’unité géographique
du pays, et à refouler les armées grecque et arménienne, non sans perpétrer
plusieurs massacres à l’encontre des populations chrétiennes grecques,
notamment celles du Pont, au sud de la Mer Noire. Le traité de Lausanne
en juillet 1923 provoqua par la suite des déplacements forcés de populations
monumentaux, soit un million de grecs ont dû quitter leurs régions[4].
Une fois au pouvoir,
Atatürk lance une amnistie générale par rapport au génocide arménien, instaure
le négationnisme du génocide au sein même de la République turque, instaure la
« sécularisation » (et non la laïcité) de l’État et fait en sorte
d’effacer toute trace historique de la présence chrétienne et du rôle des
chrétiens en Turquie.
Le 28 novembre, le
Pape Léon XIV et le Patriarche de Constantinople Bartholomée Ier, ainsi que les
représentants des autres patriarcats d’Orient (Arméniens, Coptes, Syriaques et Grecs orthodoxes)[5] se
sont réunis sur le site du Concile de Nicée, concile à vocation universelle,
que l’on dénomme œcuménique (ce qui signifie en grec « Terre
Habitée ») dans l'actuelle İznik, en Turquie. Leur rencontre rend hommage
au concile historique de l'an 325, où des évêques venus de tout l'Empire
romain, convoqués par l'empereur Constantin, ont façonné les doctrines
fondamentales du christianisme, notamment que Jésus Christ est proclamé comme
« Vrai Dieu né du Vrai Dieu, engendré non pas créé, consubstantiel au Père »[6].
Cette rencontre symbolise l'unité, le dialogue et l'héritage commun de l'Église
chrétienne, reliant près de 1 700 ans de foi et de tradition. Le voyage se veut
symbole de l’unité chrétienne entre catholiques et orthodoxes, via le rappel du
Concile de Nicée — fondement du Credo chrétien (le « Je Crois en
Dieu »).
| Le Pape Léon XIV et le Patriarche Œcuménique de Constantinople Bartholomée Ier |
Le 29 novembre, le
Pape se rend à la célèbre Mosquée Bleue du Sultan-Ahmet à Istanbul. La Mosquée
bleue s'inscrit dans la politique architecturale du Sultan Ottoman Ahmet Ier
pour rivaliser avec l’ancienne basilique Sainte Sophie devenue mosquée avec la
prise de Constantinople par les Turcs en 1453[7].
Il s'agissait de démontrer que les architectes ottomans n'avaient rien à envier
à leurs prédécesseurs chrétiens : le plan de la mosquée s'inspire donc de celui
de la basilique Sainte-Sophie, édifiée par l’Empereur d’Orient Justinien le
Grand près de mille ans plus tôt, et transformée en mosquée après la prise de
Constantinople par les Turcs en 1453. En entrant dans la mosquée, le Pape
retire ses chaussures par respect, parcourt le monument avec le chef des
affaires religieuses turques, dans un esprit de recueillement, mais n’a pas
prié avec le muezzin, un message politique clair tout avec tact et respect[8].
Finalement, avant de prendre son envol au Liban le 30 novembre 2025, il
rencontre le patriarche arménien Sahak II et montre son soutien au peuple
arménien, « remerciant Dieu pour le courageux témoignage chrétien du
peuple arménien au cours des siècles […] souvent lors de circonstances
tragiques».[9].
| Le Pape Léon XIV avec le Président Libanais Joseph Aoun |
Au Liban, le Pape Léon XIV est accueilli par
les plus hautes autorités de l’État, notamment le Président de la République maronite
Joseph Aoun, le Premier Ministre sunnite Nawaf Salam et le Président de
l’Assemblée Nationale Nabih Berri.
Le 1er décembre, le Pape visite le
tombeau de Saint Charbel[10]
(Youssef Maklouf) dans le monastère Saint Maron à Annaya, au cœur du Mont-Liban.
Saint Charbel est le saint qui, après la Sainte Vierge Marie et Saint Joseph, a fait le plus
de miracles dans le monde : plus de trente mille miracles lui sont attribués.
Saint Charbel a mené une vie prônant l’héroïsme des vertus monastiques, la
pauvreté, l’obéissance et la chasteté, joyeux de s’effacer et se détacher du
monde. Puis il se rendit au sanctuaire de Notre-Dame du Liban à Harissa, pour une rencontre
avec les évêques et les prêtres afin de réaffirmer
l’importance de la notion d’unité chez les chrétiens dans un Moyen-Orient
toujours plus turbulent[11].
Le Liban reste un des rares pays du Moyen-Orient avec une chrétienté
importante. Dans un contexte où les guerres et les tensions ont poussé beaucoup
de chrétiens à fuir des pays comme la Syrie ou l’Irak, la visite du Pape alimente
un message de soutien aux minorités chrétiennes et de reconnaissance de leur
rôle dans le tissu social et politique de la région. D’ailleurs, des chrétiens
de Syrie et d'Irak sont venus
jusqu'au Liban pour participer à
cet événement avec le pape Léon XIV.
| Le Souverain Pontife à genoux à l'Érmitage de Saint Charbel |
SOURCES :
[1] « Les chrétiens de
Turquie, une communauté réduite », Ici Beyrouth, 24 novembre 2025,
[en ligne], consulté le 8 décembre 2025, URL : https://icibeyrouth.com/articles/1329882/les-chretiens-de-turquie-une-communaute-fragmentee
[2] Jean-Pierre Filiu, Histoire
du Moyen-Orient de 395 à nos jours, [1ère éd. 2021], Paris, éditions du
Seuil, coll. « Points Histoire », 2ème édition 2023, 518 pages pp. 322-324
[4] Ibid, pp. 330-331
[5] “Pope Leo begins first
foreign trip as Catholic leader in Turkiye, Lebanon”, Al Jazeera, 27
novembre 2025, [en ligne], consulté le 8 décembre 2025, URL : https://www.aljazeera.com/news/2025/11/27/pope-leo-heads-to-turkiye-lebanon-in-first-foreign-trip-as-catholic
[6] Jean-Pierre
Filiu, Histoire du Moyen-Orient de 395 à nos jours, op.cit, p.24
[7] En 1934, elle perd son statut de lieu de culte pour devenir un musée,
sur décision de Mustafa Kemal Atatürk, devenant l'un des musées les plus
visités de la république de Turquie. Puis le 10 juillet 2020, un décret du
Conseil d'État turc décide sa réouverture au culte musulman comme mosquée,
provoquant une vague de critiques internationales.
[8] « Le
Pape à la Mosquée Bleue, dans les pas de ses prédécesseurs », VaticanNews,
29 novembre 2025, [en ligne], consulté le 8 décembre 2025, URL : https://www.vaticannews.va/fr/pape/news/2025-11/voyage-apostolique-pape-turquie-istanbul-dialogue-musulman.html
[9] À Istanbul, le Pape salue «le
témoignage chrétien du peuple arménien», VaticanNews, 30 novembre 2025, [en
ligne], consulté le 8 décembre 2025, URL : https://www.vaticannews.va/fr/pape/news/2025-11/pape-leon-xiv-cathedrale-armenienne-istanbul-turquie-priere-foi.html
[10] « Le Pape confie le
Liban à l’intercession de Saint Charbel », VaticanNews, 1 décembre 2025,
[en ligne], consulté le 8 décembre 2025, URL : https://www.vaticannews.va/fr/pape/news/2025-12/leon-xiv-priere-sur-la-tombe-de-saint-charbel-annaya.html
[11] « Léon XIV exhorte
l’Église du Liban à demeurer «ancrée au ciel» pour bâtir la paix », VaticanNews,
1 décembre 2025, [en ligne], consulté le 8 décembre 2025, URL : https://www.vaticannews.va/fr/pape/news/2025-12/leon-xiv-a-l-eglise-du-liban-ancree-au-ciel-pour-batir-la-paix.html
[12] Jean-Pierre
Filiu, Histoire du Moyen-Orient de 395 à nos jours, op.cit, p.145
[13] « Les Papes au Liban, un
«pays messager» de paix », VaticanNews, 25 novembre 2025, [en
ligne], consulté le 8 décembre 2025, URL : https://www.vaticannews.va/fr/pape/news/2025-11/les-papes-au-liban-un-pays-messager-de-paix.html
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